Ils passent devant nous sans être vus. Ou plus exactement, nous ne les regardons pas. Pas du moins au point de les saluer, de leur sourire, de les considérer comme l’on considère son patron, un ministre, une vedette de télévision, un international de football. Chauffeur, serveur, femme de ménage, éboueur, SDF, chômeurs anonymes, réfugiés, étrangers en situation irrégulière, toutes ces « petites gens » constituent un peuple transparent devant qui l’homme affairé ne s’attarde pas.
Pourtant, ces invisibles ne vivent pas dans un monde parallèle. Leurs incursions sont permanentes dans notre quotidien : une porte qui s’ouvre, une poubelle qui se vide, un verre qui se remplit, une lettre qui arrive, le ménage fait, un regard baissé… L’invisible est bien là, mais nous ne le voyons pas. Nous sommes aveugles. Nous poursuivons notre chemin, plongés dans nos soucis, égarés dans nos habitudes, perdus dans notre indifférence. Ou pire, perchés sur leur hauteur sociale, certains ne voient plus ce qui se trouve en dessous de leur ligne d’horizon, là où précisément s’entassent les invisibles, entre terre et ciel, paradis ou enfer.
Ne nous considérons pas plus clairvoyants que d’autres. Chacun a ses invisibles. Qui peut assurer n’avoir jamais oublié un bonjour ou un remerciement ? Et puis, constatons-le, nous sommes tous, à notre niveau, l’invisible de quelqu’un ! En général, nous le vivons mal.
Au-delà des comportements personnels, notre société organise l’invisibilité d’une partie des siens. Depuis la nuit des temps, nous mettons hors de portée du regard ceux que nous ne voulons plus voir, nous les cachons dans les prisons, les asiles, les centres de rétention, parfois les hôpitaux… Ces invisibles-là sont morts socialement.
Si notre regard se lève davantage, nous découvrons des invisibles par millions. Le journal « Le Monde » a publié le 17 mai dernier un article sur « les jeunes filles invisibles, leviers oubliés du développement ». L’article nous précise qu’elles sont 600 millions, âgées de 10 à 24 ans, soit un quart de la population d'Asie, d'Amérique latine, des Caraïbes et d'Afrique sub-saharienne. « Des jeunes filles "invisibles", absentes des écoles, condamnées à être des mères porteuses, avant de mourir avant la trentaine, souvent atteintes du sida. Ces invisibles-là rejoignent le milliard de personnes qui, dans le silence du monde, souffre de faim à en mourir.