Les mains accrochées aux barreaux, les détenus nous observent. Au pied de leur bâtiment, des rats vivent en liberté. Par centaines, ils entrent et sortent des galeries qu’ils ont aménagées dans les bordures du terrain de sport. Sur les rebords des toits, une multitude de pigeons contemplent la scène. « Eh, vous ne pouvez rien faire contre les rats ? »
Michèle DELAUNAY, Alain ROUSSET et moi-même, nous sommes revenus vendredi à la prison de Gradignan.
La dernière fois, nous avions privilégié les cellules disciplinaires et d’isolement. Cette fois, nous visitons les locaux de la formation professionnelle, financée par la Région. Quelques mois avant la levée d’écrou, les détenus y séjournent en semi-libertés. S’il n’y avait pas ces rats qui l’entourent, l’atelier « peinture » ressemblerait à celui d’un centre de formation pour apprentis.
« Monsieur ROUSSET, j'vous connais ». L’ancien maire de Pessac est interpellé par un jeune de la cité de Saige Formanoir. « Je suis là pour une bagarre depuis 2005. Je sors bientôt. Je viendrai vous voir. Pouvez pas faire quelque chose contre cette saleté.»
Le directeur de la prison nous reçoit avec beaucoup de disponibilité. « Nous avons tout tenté pour se débarrasser de ces bestioles, mais rien n’y fait ; elles sont attirées par la nourriture que les détenus jettent par la fenêtre ».
Je l’interroge sur les suicides, l’un des grands fléaux de nos prisons avec la drogue, les troubles mentaux, la violence… Gradignan a longtemps figuré parmi les établissements les plus « suicidogènes ». Un prévenu de 24 ans s’est encore pendu en mai dernier. Une jeune femme, donnée pour morte, a été sauvée grâce à l’action des surveillants. « Si vous saviez comme nous avons été contents de la voir respirer» précise un adjoint, visiblement excédé de tout soupçon d’indifférence.
Depuis des années, l’Observatoire international des prisons, le contrôleur général, des médecins, des parlementaires, d’autres intervenants dénoncent ce fait, longtemps passé sous silence : en prison, le suicide est une solution. 115 décès en 2008, 122 en 2009. Six fois plus qu’en milieu ouvert.
La Chancellerie a fini par engager un plan de prévention. Les détenus en « situation suicidaire aigüe», sont placés dans des cellules dépourvues d’aspérité permettant d’attacher une corde ou l’équivalent d’une corde. Ils reçoivent un « kit anti-suicide », composé d’effets en papier - un pyjama vert, une couverture, un gant, une serviette, le tout censés se déchirer - et d’un matelas anti-feu. L’expérience montre qu’il ne suffit pas de rendre la mort plus difficile pour l’éviter. Dans d’autres lieux, un détenu s’est garrotté avec le pied de son lit. Un autre s’est fracassé la tête contre les murs.
Une mesure me semble plus efficace. Gradignan expérimente les « co-détenus de soutien ». L’un d’eux nous explique sa mission. Lors des promenades, il observe les personnes en souffrance. Il va vers elles, il engage la conversation, il écoute leur douleur : « ma femme vient de me quitter », « mes enfants vont mal », « je suis à bout », « tout est fini »… Ce bénévole fait fonction de médiateur. Il rend visite à son co-détenu dans sa cellule, il le reçoit dans la sienne, et avec patience - « ici, il faut toujours de la patience », le voici qui renoue un lien avec le désespéré.