Cent ans de socialisme
ALAIN ANZIANI
CENT ANS DE SOCIALISME EN GIRONDE
SOMMAIRE
Avant-propos
Les origines : de la division à l’unité
·un événement fondateur : l’affaire Dreyfus
·la Gironde Républicaine, 1871
·la révolution ou la réforme, Guesde ou Jaurès,
·le pacte de Bordeaux et l’implantation électorale,
La création de la S.F.I.O. et ses mutations
·l’unité, 1905
·le refus de la guerre et la guerre, 1914
·la naissance d’un nouveau monde
·des socialistes désorientés, 1918-1920
·la femme, l’égale de l’homme
·la rupture de Tours, 1920
·la scission des néo-socialistes, 1933
L’Espoir du Front Populaire
·la droite dans la rue, février 1934
·le gouvernement du Front Populaire, 1936
·rester pacifiste en 1938 ?
L’Occupation et la Résistance
·la République suspendue, 1939
·les militants du refus
·la collaboration
·le destin d’un socialiste résistant, André Mureine
La Libération et ses bouleversements
·la concorde nationale
·la domination de la S.F.I.O.
·un président socialiste du Conseil Général, 1945
·les femmes votent
La IVème République, Quel socialisme, avec quels alliés ?
·s’allier avec les communistes ou les centristes ?
·le reflux électoral des années 50
·de nouveaux leaders
·la crise bordelaise, 1953
·l’épreuve du pouvoir et de la décolonisation, 1956
Autre République, autre gauche.
·de l’Algérie aux Institutions, 1958
·une autre gauche ?
·une rupture culturelle, mai 1968
L’Union de la Gauche, Un Président socialiste
·Epinay, le congrès du renouveau, 1971
·le Département et la Communauté urbaine à gauche, 1976-1977
·la préparation de l’élection présidentielle
·la gauche au pouvoir, 1981
·les années moroses
·Mitterrand, de nouveau Président, 1988
De la Défaite à la Reconquête
·les socialistes sanctionnés, 1993
·un parti qui se rénove
·le redressement électoral
·des femmes députées,
·les socialistes de nouveau, majoritaires, 1997-1999
Conclusions : Quelques réflexions sur le socialisme en Gironde..
·des affirmations individuelles plus qu’une culture de parti
·une machine électorale animée par des mouvements collectifs
·une image de compromis et une réalité de combats.
REMERCIEMENTS
Cent ans de socialisme a bénéficié de la collaboration de plusieurs personnes. André TREUILLE mérite un hommage particulier tant pour sa volonté de sauver la mémoire que comme symbole de ces vies de militants d’autrefois, souvent à la peine, rarement à l’honneur. André GREZE, permanent de la Fédération, collecta, parfois avec émotion, nombre d’informations. Bruno SIBE procéda à des vérifications toujours justes et apporta son propre fonds documentaire. Au nom de la commission « femmes », Brigitte NABET, Andrée ARQUEY, Béatrice DESAIGUES réunirent des éléments permettant à ce texte de ne pas être trop exclusivement masculin. Un grand merci aussi à Jocelyne Landais et à Chantal Rouquié qui procédèrent à une relecture du texte, éclairée par l’expérience acquise auprès des différents premiers secrétaires de la Fédération. Sans Annick Aguirre et Christian Panonacle, l’exposition, parallèle à cet ouvrage, n’aurait pu être organisée.
Les Remerciements s’adressent également à tous ceux qui nous ont remis des archives, Michel SAINTE MARIE et la section de Mérignac, Pierre GARMENDIA et la section de Floirac, Alain DAVID et la section de Cenon, Philippe MADRELLE et son équipe du Conseil Général, aux uns et aux autres également qui, à titre individuel, nous apportèrent des photographies, des journaux, des livres…
Je n’oublierai pas de saluer enfin les Archives Départementales, toujours disponibles, l’Office Universitaire de Recherche Socialiste qui collabora avec efficacité, les universitaires cités dans la bibliographie, notamment l’U.F.R. de Bordeaux III qui, de thèses en mémoires, autour de Bernard LACHAISE et de Sylvie GUILLAUME, avec pour le socialisme l’incontournable apport de Francis HEINRICH, contribue à reconstituer le passé de la Gironde.
AVANT PROPOS
J’ai écrit ces quelques pages en pensant à celles et à ceux qui depuis plus d’un siècle militent pour que l’Histoire soit moins une fatalité qu’une invention. La vie politique est passée de mode. Pire, les hommes politiques sont aujourd’hui perçus, non plus comme des notables ou des militants, mais comme une espèce trouble, inutile et même dangereuse, œuvrant d’abord pour sa reproduction plutôt que pour le bien commun. Il est vrai que la réussite politique demande sans doute autant de défauts que de qualités. Il est tout aussi exact que la politique est comme l’air que l’on respire. L’une est indispensable à la vie organique, l’autre est indissociable de la vie sociale. Sans la première, le corps étouffe et meurt, sans la seconde et la liberté qu’elle suppose et produit, l’esprit s’asphyxie. À la veille du prochain millénaire, formons le voeu d’une activité politique qui se poursuive longtemps encore. Désespérons aussi moins que Faust pour qui la politique n’était qu’un « brouillamini d’erreurs et de violences ».
Cent ans de socialisme en Gironde illustre cette vie politique qui nous agace autant qu’elle nous fascine. L’histoire des socialistes girondins s’intègre dans la vaste trajectoire nationale dont, en vérité, elle ne se sépare que rarement. L’histoire locale décrit plus des ambitions individuelles, avec son heureux cortège d’initiatives municipales et de constructions territoriales, qu’une épopée idéologique intemporelle. Il n’y a pas de socialisme girondin, il y a le socialisme qui en Gironde s’incarne dans des femmes et des hommes aux tempéraments particuliers. Ces acteurs méritent d’être connus et reconnus. Les plus célèbres hier, ont rejoint, aujourd’hui, rejoint l’anonymat des simples militants. Leurs vies témoignent de cheminements individuels ou collectifs aussi sinueux que peut l’être la vie elle-même. Personne n’était sans doute plus à gauche et plus collectiviste qu’Antoine JOURDE, premier député socialiste de Gironde, lorsqu’il menait campagne pour BLANQUI mais personne ne fût plus opportuniste et plus individualiste que lui au moment de la vague boulangiste qui porta son élection. Calixte CAMELLE s’impose comme un « socialiste bourgeois » incontournable et d’abord pour les électeurs qui en feront leur élu socialiste favori avant-guerre. Son successeur, le secrétaire fédéral Adrien MARQUET, fut longtemps un socialiste irréprochable jusqu’au jour, où maire de Bordeaux, il considéra que le socialisme comme tout mouvement social devait s’incarner dans un chef et qu’il était naturellement ce chef-là, incompris de Blum, mieux apprécié de Laval. En contrepoint, Gaston CABANNES apprend à rester fidèle à soi-même surtout quand l’humeur du moment porte à sourire à un néo-socialisme victorieux. André MUREINE représente d’autres valeurs : la vie n’est rien si elle n’est pas d’abord la défense de l’homme, la revendication des droits sociaux en période de paix, la résistance à l’oppression en période de guerre. Il en a perdu la vie et nous avons failli perdre jusqu’à sa mémoire. Fernand AUDEGUIL apporte enfin une autre sensibilité : la politique bien sûr compte pour cet autre grand résistant, maire de Bordeaux et Président du Conseil Général, mais, à l’intérieur de soi, pour ce mélomane, la politique importe sans doute moins que la musique.
Reconstituer une histoire n’est pas un exercice facile. Du passé, rien d’autre n’existe que des traces. En Gironde, elles sont faibles, les archives ayant été détruites lors de l’incendie des locaux du parti situés Cours Georges Clemenceau. À l’occasion de ce centenaire, nous avons essayé de les reconstituer. Le résultat demeure incertain, y comprit parfois pour la période récente. Malgré la faiblesse des références écrites sur la Fédération, je n’ai pourtant pas voulu m’en remettre, du moins pour l’essentiel, aux témoignages. La mémoire, déjà fragile, constitue un enjeu politique et personnel. Chacun exprime un point de vue aussi variable que l’estime porté à soi-même ou porté aux autres. Notre passé se reflète enfin, bien entendu, dans la presse, mais alors le miroir est également déformé par ces jeux d’images propres à toute vie publique. Tout acteur politique sait, par expérience, que l’information est l’objet d’une véritable bataille dont l’issue est souvent éloignée de la réalité surtout lorsque cette dernière est conflictuelle.
En me chargeant de cette rédaction, j’étais conscient qu’en quelques semaines, nul ne peut s’improviser historien, je n’ignorais pas non plus que ma qualité de Premier Secrétaire Fédéral pendant les années 1993-2000 ne prédisposepas nécessairement à devenir l’auteur de sa propre histoire. J’ai essayé de m’en tenir aux faits tout en sachant qu’un fait dissimule toujours une construction de plusieurs points de vue.
LES ORIGINES
DE LA DIVISION A L’UNION
un événement fondateur : l’affaire Dreyfus
En 1899, un événement bouleverse les esprits. Le 7 août, la Justice militaire déclare le capitaine DREYFUS coupable de Haute Trahison. La Cour de Cassation avait pourtant mis à néant sa première condamnation de 1894 fondée sur un document falsifié. L’Europe entière crie au scandale, Emile ZOLA lance un nouvel appel dans le Journal l’Aurore, Jean JAURES multiplie ses interventions. Rien n’y fait. Dans un procès truqué par l’Etat Major, la France préfère bafouer l’innocence d’un juif plutôt que de remettre en cause sa hiérarchie militaire et en vérité le fonctionnement de ses institutions. Dans le journal « La Feuille d’Annonces de l’arrondissement de Libourne », J. CAZAUTET ‘S, rédacteur en chef, et G. LUSSAC, conseiller municipal de LAGORCE s’adressent à Ludovic TRARIEUX, sénateur républicain de la Gironde, ancien garde des sceaux, futur fondateur de la ligue des droits de l’homme :
« Français, vous êtes enfin en train de trahir votre pays en vous associant à ses pires ennemis : les Prussiens et les Anarchistes. Et cela pourquoi ? Pour essayer de réhabiliter un traître avéré, mais juif et riche. »
Les socialistes eux-mêmes d’ailleurs sont divisés. Pour les uns, il ne s’agit là que d’une “querelle de bourgeois” à laquelle la classe ouvrière n’a rien à gagner. Jules GUESDE lui-même déclare en juillet 1898 : “nous ne pouvons reconnaître à la bourgeoisie lorsqu’une injustice frappe l’un des siens le droit de s’adresser au prolétariat”. D’autres comprennent que leur combat ne s’arrête ni à la défense de la République ni même à celle du prolétariat, que leur lutte concerne tous les hommes sans distinction de race, d’origine ou de sexe. Un jeune homme du nom de Léon BLUM en fait partie. Lui, le dilettante littéraire, décide de s’engager en politique. En 1899, confronté au drame d’un non-socialiste, le socialisme français trouve son identité.
La même année, quelques militants, aux patronymes aujourd’hui oubliés, se réunissent à Bordeaux. L’un est patron ébéniste, l’autre négociant, le troisième cafetier. Après beaucoup de discussions, après des mots qui frisent l’injure, dans un bruit incessant de portes qui s’ouvrent et se ferment, ils décident enfin de fonder un “Comité d’Entente et d’Union Socialiste pour le Département de la Gironde”. Ils veulent en finir avec un monde d’injustice et de pauvreté. Lors des premières grèves girondines, ils ont réclamé des augmentations de salaires permettant aux ouvriers de vivre. La journée de onze heures de travail est rémunérée 3,48 F pour un homme, de 1 à 2 F pour une femme, de 0,50 à 1,50 F pour un enfant alors que la livre de pain coûte 50 centimes. Les familles ouvrières vivent dans la misère et le drame dès qu’un des leurs se blesse ou disparaît. Avec peut-être quelque esprit de provocation, ces militants laïcs choisissent de faire naître leur mouvement le jour de Noël. En juin de l’année suivante, le comité prendra le nom définitif de “Fédération socialiste de la Gironde“. Il s’établira 23 de la rue Dauphine, devenue aujourd’hui la rue Nancel-Pénard. Quelques mois plus tard, lorsque la loi de 1901 reconnaît enfin la liberté d’association, ces mêmes hommes se précipitent à la Préfecture pour faire vivre ce droit nouveau. Comme l’atteste le numéro du récépissé, ils sont effectivement les premiers à en bénéficier. Les 1 785 adhérents de la Fédération s’inspirent de principes énoncés avec vigueur :
“défendre par tous les moyens les institutions républicaines et unir toutes les forces socialistes révolutionnaires contre la bourgeoisie capitaliste et contre toutes les réactions telles que l’antisémitisme, le cléricalisme de toutes les confessions, le césarisme et le nationalisme.”
la Gironde Républicaine
En fait, notre histoire a commencé quelques années plus tôt. Le choix même du nom de ce comité “Entente et Union” témoigne, à contrario, de la division permanente du monde ouvrier de la fin du XIXe.
Jusqu’au milieu du XIXe siècle, la Gironde est dominée par une classe politique de négociants qui tirent de la pratique des affaires une attitude marquée plus par l’opportunisme que par l’idéologie. Le syndicalisme y est faible. En 1848, Bordeaux s’est pourtant illustrée de manière contradictoire. Pour l’opinion publique, elle apparaît comme Bordeaux l’Orléaniste, la dernière grande ville à proclamer la République. Pour le mouvement ouvrier, elle devient une cité capable comme le 22 octobre 1844 de mobiliser 8 000 personnes autour de la tombe de la féministe et socialiste Flora TRISTAN au cimetière de la Chartreuse. Avant la guerre de 1870, il existait d’ailleurs à Bordeaux une section de la Première Internationale de tendance bakouniste.
Dans les suites de la guerre franco-prusse, le second Empire implose. La République est proclamée le 4 septembre 1879. La Commune de Paris file bientôt comme une comète incendiaire dans le paysage politique. Elle allume des feux républicains dans tout le pays, y compris en Gironde. En septembre 1870, devant la menace prussienne, le gouvernement s’est installé à Bordeaux. Cette arrivée imprévue des pouvoirs publics donne à l’opinion républicaine l’occasion de saluer deux hommes qui incarnent l’esprit nouveau. Le premier, Léon GAMBETTA, ministre de l’Intérieur et ministre de la guerre, est applaudi par cinquante mille personnes place de la Comédie le 2 janvier 1871. Il se portera candidat à Bordeaux aux élections législatives. L’événement retentira si fort dans les mémoires qu’en 1905, un monument en son honneur sera inauguré sur les allées de Tourny. Le second personnage, Victor HUGO siège dans une chambre des députés qui, au Grand Théâtre, va élire THIERS, Président de la République. Dans ses carnets, Victor HUGO a raconté son séjour bordelais :
“A ma sortie de l’assemblée, une foule immense m’attendait sur la grande place. Les gardes nationaux qui faisaient la haie ont ôté leurs képis et tout le peuple a crié “Vive Victor Hugo”. J’ai répondu “Vive la République”, “Vive la France”. Ils ont répété ce double cri. Puis ça a été un délire. Ils m’ont fait ovation. J’étais ému jusqu’aux larmes.”
Malgré cette ferveur populaire, essentiellement bordelaise, aucun candidat républicain n’est élu le 8 février 1871. La République s’installe progressivement en Gironde, plus rapidement d’ailleurs que dans le reste de l’Aquitaine où le vote bonapartiste dépasse les 60%. Dans cette fin du siècle, deux autres évènements confirment l’émergence d’un courant socialiste. En avril 1871, la Gironde se mobilise en faveur des insurgés de la Commune de Paris. En janvier 1871, la section de la Première Internationale est dissoute, mais ses animateurs, le cordonnier VEZINAUD et le gendre de K. MARX, Paul LAFARGUE, la reconstituent aussitôt. En avril, trois cents personnes descendent dans les rues de Bordeaux, descellent des pavés et bombardent la Caserne de la Garde Nationale en criant “Vive la Commune”. Le même mois, à l’initiative de l’avocat Delboy, conseiller municipal, Émile FOURCAND, chef du parti républicain, maire de Bordeaux, rompt avec la prudence traditionnelle de ses prédécesseurs. Une délégation municipale se rend à VERSAILLES demander à THIERS de reconnaître des droits aux municipalités, l’amnistie de communards et la reconnaissance de la République comme gouvernement de droit inaliénable. THIERS éconduit les bordelais et, en termes voilés, laisse entendre que si l’agitation ne cessait pas, leur ville s’exposerait à la même répression que celle connue par la capitale. Les positions républicaines sont largement partagées par les bordelais comme en témoignent les élections municipales des 30 avril et 7 mai 1871. Émile FOURCAND l’emporte, mais surtout quatre membres de l’Internationale ouvrière, dont Delboy sont élus sur une liste de soutien à la Commune de Paris. Aux élections législatives partielles du 2 juillet 1871, les campagnes soutiennent à leur tour les candidats républicains et élisent quatre républicains et en particulier Émile FOURCAND.. Quatre ans plus tard, en février 1875, à une voix de majorité, l’Assemblée nationale votera la République.
Le second événement appartient à la mythologie socialiste. Surnommé “l’éternel enfermé”, Auguste BLANQUI est de nouveau prisonnier pour avoir été l’instigateur moral de la Commune. Dans toute la France, à chaque élection partielle, ses amis déposent sa candidature pour alerter l’opinion. En Gironde, Ernest ROCHE et Antoine JOURDE mènent campagne. Le 20 avril 1879, BLANQUI bat le puissant André LAVERTUJON, directeur du journal “la Gironde”. Il est élu député de Bordeaux. Inéligible depuis sa condamnation, BLANQUI voit son élection invalidée par la Chambre des députés. Gracié par le président de la République Jules GREVY, le militant révolutionnaire accourt à Bordeaux défendre sa nouvelle candidature en août de la même année. Au premier tour, il obtient la majorité absolue des suffrages, mais n’atteint pas le quart des inscrits. Au second tour, il sera cette fois-ci battu par le candidat républicain ACHARD, lui-même ancien proscrit de Napoléon III en 1852.
la révolution ou la réforme
Dans cette affirmation turbulente de la République, la création du parti socialiste a constitué une réponse au grand débat qui divisa le monde dans les années 1900. Quatre partis socialistes s’opposent : l’alliance communiste, antimilitariste, le parti ouvrier français de Jules GUESDE, partisan de la collectivisation de tous les moyens de production, le Parti socialiste révolutionnaire des blanquistes, et la Fédération des travailleurs socialistes de France de Paul BROUSSE, Edouard VAILLANT et Jean ALLEMANE, favorable à la municipalisation et à des nationalisations. Outre ces mouvements organisés et eux-mêmes divisés, il existe des fédérations autonomes et des socialistes non-inscrits. Le plus connu de ces derniers se nomme Jean JAURES, élu député du Tarn sur une liste républicaine, mais qui adhérera au groupe socialiste en 1893 après la grève des mineurs de Carmeaux.
Jean JAURES va s’opposer vivement à Jules GUESDE. Ce dernier possède en Gironde un représentant très influent, Raymond LAVIGNE. Chaque année au cimetière de la Chartreuse, devant son tombeau fleuri par l’Institut d’Histoire Sociale, la Fédération socialiste honore le militant syndicaliste qui proposa de faire du 1er mai une grande journée de manifestation internationale des travailleurs. Le même homme fut le secrétaire girondin du Parti Ouvrier Français créé le 4 décembre 1892 et qui comptait parmi ses membres Calixte CAMELLE, conseiller général, adjoint au Maire de Bordeaux, trésorier, et Marcel CACHIN, militant de Libourne, chargé de la propagande. Ce dernier a dressé le portrait de Raymond LAVIGNE :
« Sous sa direction, sous son impulsion, les militants de Bordeaux se sont instruits et ont commencé à se grouper. LAVIGNE, de toutes pièces, a créé le parti ouvrier dans sa région. Il lui a consacré sa vie, son intelligence pratique, son dévouement de tous les jours, ses ressources, sa foi ardente, tenace et désintéressée. C’est lui qui a fondé le premier groupe de classes, le groupe des « Etudes Sociales de Bordeaux ». Et il appela le premier journal du parti : la Question sociale »
Raymond Lavigne mène toutefois un combat qu’il considère particulièrement ardu comme il le confie à Jules Guesde:
« J’aurai bien voulu savoir comment d’autres auraient procédé à ma place s’ils avaient eu dans les jambes un Jourde et depuis ces dernières années un Camelle »
Déjà marquée par de nombreuses scissions, divisée par l’affaire DREYFUS, puis par la participation d’Alexandre MILLERAND à un gouvernement “bourgeois”, perturbée notamment en Gironde par le Boulangisme, l’unification de 1899 échoue. Après le congrès de Wagram de septembre 1900, Raymond LAVIGNE et Marcel CACHIN demandent au millier de militants girondins de choisir définitivement entre GUESDE le marxiste et JAURES l’évolutionniste. Les partisans du premier constituèrent le Parti Socialiste de France. En nombre quasiment égal, les fidèles du second, Calixte CAMELLE, Eugêne DONDICOL, créèrent le 30 décembre 1900 la Fédération Socialiste de la Gironde – adhérente au Parti Socialiste Français. Aux différentes élections, chacun s’affrontera parfois avec véhémence.
L’ensemble du mouvement socialiste compte alors son premier et unique député. Antoine JOURDE illustre toutes les contradictions du début du siècle. Médaillé militaire en 1870, il se fait connaître en organisant avec Étienne ROCHE la campagne victorieuse de BLANQUI à Bordeaux. Aux élections législatives de 1885, devenu guesdiste, il conduit avec l’anarchiste Sébastien FAURE, une liste regroupant les cinq groupes socialistes de Bordeaux et obtient 1171 voix alors que ses colistiers plafonnent en moyenne à 553 voix. Lors des législatives de 1889, il se laisse entraîner comme nombre de socialistes par le verbe “insurrectionnel et social” du général BOULANGER. Grâce à l’appui des comités électoraux favorables à ce dernier, il est élu député « républicain socialiste réformiste» dans la troisième circonscription de Bordeaux en même temps que cinq autres candidats boulangistes. En 1890, il dissipe toutefois le trouble de ses amis, en prenant la tête de la première manifestation du 1er mai et réclame avec eux la journée de huit heures. Se rapprochant de JAURES, il se fait réprimander par ce dernier lorsqu’en 1898, il demande aux socialistes de ne pas approuver la lettre qu’un écrivain bourgeois, Émile ZOLA, vient de publier en faveur de DREYFUS. Il sera réélu en 1893, battu en 1902 sous l’étiquette du P.O.F., refusera de rejoindre la S.F.I.O. naissante, avant d’être de nouveau élu sous la couleur réformiste de socialiste indépendant, et de nouveau battu par le socialiste “unifié” Calixte CAMELLE en avril 1910…
le pacte de Bordeaux et l’implantation électorale
Depuis 1892, les socialistes administrent leur première municipalité : Lormont. Ils sont élus dans trois cantons. Ils disposent de groupes à Bègles, Saint Macaire, Saint Médard, Libourne et bientôt dans chaque canton. Le 29 avril 1893, Jean JAURES participe à un meeting présidé par Camille COUSTEAU. Pourtant les divisions locales ont repris et aboutissent à la création de la Fédération du Sud Ouest du Parti Ouvrier Socialiste Révolutionnaire qui rassemble deux cents militants proche de la tendance allemaniste.
Les élections municipales de 1896 vont être marquées par la même inspiration que celle de l’élection de JOURDE aux élections législatives de 1889. Elles connaîtront un épilogue surprenant dénoncé par JAURES à la Tribune de l’Assemblée Nationale. Les guesdistes et les socialistes révolutionnaires présentent des listes distinctes. À l’issue du premier tour, la “liste opportuniste” c’est-à-dire la liste des républicains modérés arrive en tête avec 12 840 voix. Les chiffres le montrent : elle peut être battue. Forts de leurs 9 100 voix, les radicaux se mettent à la recherche d’alliés tant auprès des royalistes (5 970 voix) que du Parti Ouvrier (1 200 voix) et des socialistes révolutionnaires. À la veille du second tour, après beaucoup d’hésitation, les socialistes, y compris LAVIGNE et CACHIN, acceptent « une Alliance anti-opportuniste » : 18 radicaux, 8 socialistes dont 6 guesdistes du P.O.F. et deux « allemanistes » et 10 royalistes. “Le pacte de Bordeaux” prévoit que la nouvelle municipalité livrera des secours matériels et des fournitures scolaires aux enfants des familles les plus pauvres dans toutes les écoles laïques ou confessionnelles et modifiera le règlement de la bourse du travail en faveur des syndicats. Cette alliance électorale permettra au guesdiste Camille COUSTEAU, le mieux élu, de devenir le premier maire socialiste de Bordeaux le 17 mai 1896. Il succède à Alfred DANEY, l’un des notables bordelais les plus implantés. Calixte CAMELLE est nommé adjoint. Les socialistes entrent également dans les municipalités de Bègles, Saint Macaire, Cenon, puis en 1900, dans celles de Grayan et de Saint Vivien.
Toutefois, ces victoires sont fragiles. L’alliance anti-opportuniste ne survivra pas à l’affaire Dreyfus ni d’ailleurs à la division entre guesdistes et jauressiens. Aux élections municipales de Bordeaux du 20 mai 1900, la « liste ouvrière et socialiste » de Cousteau et « la liste de concentration républicaine » de Camelle s’opposent. Si Cousteau obtient le plus de voix, il est battu et remplacé à la Mairie de Bordeaux par Paul Louis Lande le 20 mai 1900, élu sur la liste de Camelle.
Pendant de longues années encore, les socialistes, surtout implantés à Bordeaux et dans son agglomération, porteront leurs efforts vers un monde rural qui les rejette :
“Non, il n’est pas vrai que les populations agricoles resteront toujours fermées à la pénétration de l’esprit démocratique et réformateur, car aussi bien à la campagne qu’à la ville, les travailleurs souffrent de plus en plus du malaise résultant de l’anarchie économique qui est le fond même du régime de production capitaliste moderne. .. Il faut aller dans les campagnes, instruire les paysans, dissiper les malentendus qui les séparent des ouvriers des villes, faire justice des calomnies bourgeoises, anéantir les mensonges, présenter dans leur réalité les idées et le programme socialiste : dire la vérité en un mot !… Allons, les dévoués et les conscients de partout, tous à l’œuvre et jamais de repos jusqu’à ce qu’ait été délivrée de l’iniquité capitaliste moderne, l’Humanité. Vive la République sociale !”
L’exercice de responsabilités est une grande nouveauté pour ces militants, le plus souvent employés ou commerçants d’origine rurale. Aucun ouvrier ne figure parmi leurs dirigeants. Au congrès fédéral de Macau en 1900, ils sont 1 017, répartis en 63 groupes, le plus important se situant à Libourne. Pour ces militants, la vie politique ne va pas sans difficulté. Souvent la mise à disposition d’une salle leur est refusée et les réunions doivent se tenir dans une grange ou une étable, parfois ils sont molestés par la police pour avoir arboré le drapeau rouge comme ce fut le cas de Raymond LAVIGNE lors du 1er mai 1897 :
« un incident a marqué à Bordeaux la journée du 1er mai. M. Raymond LAVIGNE avait placé à sa fenêtre un drapeau rouge et un drapeau tricolore. Un commissaire de police, escorté de nombreux agents, est venu enlever le drapeau rouge »
Après avoir rappelé les revendications ouvrières et souligné que « le travail et le capital sont les mêmes partout, Raymond LAVIGNE répondra :
« Il est donc logique qu’en cette journée du 1er mai, ce soit un unique drapeau économique universel qui flotte chez les manifestants et pas un autre… En France, pays de République et de démocratie, on en est encore à s’effrayer de la couleur rouge ».
Quelques fois, leurs manifestations sont interdites et dispersées par la cavalerie comme celle organisée place des Quinconces en février 1905 contre les atrocités du régime tsariste. Élus, ils peuvent être victimes de sanctions professionnelles comme le sera Eugène DONDICOL, obligé de quitter la Gironde. À l’intérieur du parti, pendant longtemps, ils seront surveillés par des indicateurs rédigeant des rapports de police déposés aujourd’hui aux Archives Départementales.
LA CREATION S.F.I.O.
ET SES MUTATIONS
l’unité, 1905
L’éclatement de la famille socialiste ne pouvait durer. Dés 1895, la création de la C.G.T donne un premier exemple de rassemblement du monde ouvrier. Lors des législatives de 1902, le succès du Bloc des gauches favorise l’unification. Le congrès international d’Amsterdam en août 1904 imposera l’unité au sein de la Section Française de l’Internationale Ouvrière. Les 23-24-25 avril 1905 lors du congrès de la salle du Globe à Paris, la S.F.I.O. regroupe enfin toutes les composantes du mouvement ouvrier, à l’exception des anarchistes et des participationnistes. Cette unification des socialistes français intervient dix à quinze ans après celle réalisée dans les autres pays européens. Le nouveau parti, dirigé par un ancien blanquiste affirme une orientation nettement marxiste. Pourtant, de congrès en congrès, les thèses de JAURES en faveur de la réforme plutôt que de la révolution l’emportent: indépendance du syndicat par rapport au parti, retraites dont le principe était jusqu’alors condamné comme un vol sur le dos des ouvriers, nationalisation avec indemnisation… Sous l’étendard du drapeau rouge, le nouveau parti ne cesse de progresser. En 1914, la S.F.I.O. compte 72 765 adhérents et représente 17 % de l’électorat.
La Gironde adhère au mouvement d’unité. Au congrès de Camarsac le 17 avril 1905, le Parti Socialiste Français vote « l’unité sans restriction, avec le vif désir de la faire aboutir, c’est-à-dire en oubliant les rancunes et les luttes fratricides du passé ». Au congrès d’unification, présidé par Marcel CACHIN et Calixte CAMELLE, la nouvelle Fédération de la Gironde est dirigée par A. DREAN-CHAPEL (1905-1907), proche de J. GUESDE, puis par l’imprimeur Eugène DONDICOL (1907-1908). Le socialisme est encore faible. Grâce à l’unité, il va rapidement se fortifier. En 1902, il ne compte aucun député dans l’une des douze circonscriptions et un seul conseiller général dans les 49 cantons. Les socialistes s’engagent alors totalement dans des batailles électorales où les affrontements physiques avec l’adversaire ne sont pas rares. La Fédération dépêche d’ailleurs souvent l’un des siens, en particulier DREAN-CHAPEL, pour aller porter la contradiction dans les réunions. Dans toute la Gironde, les socialistes défendent l’émancipation des travailleurs et se réclament de la lutte des classes.
A chacune de ses venues en Gironde, JAURES rassemble les foules. En mars 1908, à l’Alhambra, 4 000 personnes payent leur place pour l’écouter :
« Le leader socialiste va, pendant deux heures et demie, charmer et passionner tour à tour son auditoire. Il semble pourtant légèrement fatigué. Les interruptions les plus inoffensives, le bruit même qui vient du dehors, où la foule stationne, l’émeuvent, l’arrêtent net dans ses plus beaux effets. La chaleur d’ailleurs est étouffante dans la salle où des dames se trouvent mal. A chaque instant surgit un nouvel incident tumultueux ».
Devant les militants girondins, JAURES définit la pensée socialiste :
« Les conservateurs regardent les réformes comme une chimère, un scandale, un danger. Peu à peu, à mesure que la réforme recueille des adhésions et devient inévitable, ils se résignent… Les radicaux n’ont pas tout à fait ce sentiment-là. Il en est qui désirent sincèrement le vote de certaines réformes, mais ils s’imaginent que là est le bout du monde, qu’au-delà, il n’y a que le vide ou l’utopie. Ils veulent réaliser lentement le programme des réformes pour arriver moins vite au bout. Telle n’est pas la pensée socialiste. Les socialistes savent que c’est par degrés, par étapes, par une série de formes sociales que l’ordre communiste et collectiviste se réalisera ».
Jules GUESDE participe également à des réunions publiques. En janvier 1911, avec COMPERE-MOREL, il intervient salle Franklin à Bordeaux comme le rapporte le Journal La FRANCE :
« Jules GUESDE dont la parole peu à peu s’enflamme et qui est religieusement écouté par l’auditoire, dit que l’ouvrier qui n’adhère pas au socialisme est un traite à sa classe et commet un véritable suicide. Il montre la nécessité de l’action politique… Les responsables au fond, s’écrie Jules GUESDE, c’est vous tous les prolétaires qui n’avez pas su utiliser le bulletin de vote depuis 1848 que pour vos maîtres au pouvoir.»
Le militantisme est très actif. Outre les meetings animés par de grands orateurs nationaux, une réunion publique est organisée chaque semaine. Elles permettent de traiter les sujets d’actualité, notamment la lutte contre la vie chère et les questions internationales, mais aussi l’histoire du socialisme, le marxisme, la laïcité. La Fédération publie un hebdomadaire, “Le Cri du Peuple” depuis 1907 qui s’ impose comme l’un des journaux socialistes les plus importants. Les effectifs ont quasiment doublé passant de 1 785 adhérents en 1905 à 2 212 en 1914. Les hommes ont changé : R. LAVIGNE s’est retiré en 1902, Marcel CACHIN est parti de Bordeaux, les guesdistes sont devenus minoritaires, l’illusion boulangiste est dépassée, l’alliance avec les centristes est écartée. Des candidats socialistes unifiés se présentent contre les “socialistes indépendants”, JOURDE ou COUSTEAU par exemple. Désormais le mouvement socialiste est animé par Calixte CAMELLE et par le jeune Adrien MARQUET, secrétaire fédéral depuis 1909.
Les résultats électoraux suivent ce travail de terrain et ces évolutions politiques. À la veille de la guerre, la S.F.I.O. compte trois conseillers généraux (BUSCAILLET, CAMELLE, SAINT GERMAIN), deux municipalités (Saint Yzan de Soudiac et Saint Léger), 51 élus municipaux dont 13 à Bordeaux mais aussi à Libourne, Bègles, Saint Médard en Jalles, Talence, Floirac, Cenon. Aux élections législatives de 1910 et 1914, les socialistes obtiennent 20% des suffrages exprimés et un député, Calixte CAMELLE dans la troisième circonscription. Ils sont essentiellement implantés dans les quartiers ouvriers de Bordeaux-Bègles, de Bordeaux Saint Augustin, de la rive droite de la Garonne. Ils obtiennent des scores proches de leur moyenne départementale à La Brède, Bazas ou Libourne mais sont nettement distancés dans le Médoc ou le Réolais.
Les enjeux électoraux provoquent de nombreux conflits. Ils naissent des investitures données, en dernier lieu, par la Fédération après le choix des assemblées de militants devant chacun pouvait être candidat s’il comptait trois ans d’ancienneté dans le parti. Les tensions proviennent également des alliances électorales. Certains socialistes refusent en effet tout accord avec les radicaux. La question en Gironde est d’autant plus délicate qu’ Ernest MONIS, président du Conseil Général en 1907 est pendant quelques mois nommé Président du Conseil par le Président FALLIERE avec le soutien des socialistes et que ce républicain radical a soutenu les cheminots contre les grandes compagnies de chemin de fer. Le 1er mars 1914, des dissidents créent la Fédération du Parti Ouvrier dont le secrétaire sera André LAPORTE et qui comptera parmi ses membres, BUSCAILLET, éconduit par la direction fédérale lors d’une élection. La nouvelle Fédération disparaîtra dans l’indifférence générale.
le refus de la guerre et la guerre
Désormais, la question de la paix ou de la guerre devient le thème dominant et déchirant des congrès. Les socialistes ont mené un combat âpre contre la loi dite « des trois ans » qui, votée en juillet 1913, impose un service militaire de longue durée. Ils prennent position en faveur des thèses défendues par JAURES dans “l’Armée nouvelle”. Le pacifisme l’emporte dans le parti… Et puis tout s’écroule. Jean JAURES, l’homme qui incarnait la paix et le socialisme est assassiné le 31 juillet 1914. Deux jours plus tard, l’Allemagne déclare la guerre à la Russie, entre au Luxembourg et menace la Belgique.
La Première Guerre mondiale amène de nouveau les pouvoirs publics dans notre département. Pendant quatre mois, Bordeaux devient la capitale de la France. Raymond POINCARE, président de la République, s’installe rue Vital-Carles dans le Palais de la Préfecture et René VIVIANI, président du Conseil à l’Hôtel de Ville. La chambre des députés siège dans le music-hall de l’Alhambra et le Sénat dans une autre salle de spectacle, l’Apollo. Quelques mois plus tard, les cargos américains se ravitaillent à NEW BASSENS, l’une des sept bases des alliés en Europe. Grâce à sa position géographique, Bordeaux devient le centre de ravitaillement de la France mais aussi de la Suisse et de l’Europe danubienne. Mais à partir de 1917, les effets de la guerre se font sentir dans la population : les prix explosent, le pain manque, la viande est vendue dans des boucheries municipales dont la création est soutenue par les socialistes bordelais, 20 000 réfugiés affluent, en particulier des Belges, des milliers de soldats blessés occupent des hôpitaux surencombrés, l’opinion gronde.
En août 1914, les dirigeants socialistes girondins prennent position en faveur de la mobilisation. Ils n’avaient d’ailleurs jamais adhéré aux thèses pacifistes. En 1913, la pétition contre la prolongation du service militaire à trois ans n’avait elle-même localement que 6 500 signatures. Lorsque le conflit éclate, une majorité accepte la mobilisation. Ils adhèrent à l’Union sacrée qui associe les socialistes au gouvernement. À la tête de la Fédération, Adrien MARQUET, enrôlé, est remplacé par l’horloger A. CAYREL, puis ce dernier partant à son tour au front, laisse la place à l’employé de commerce H. PERISSE (1917-1919). Les socialistes français qui se sentent trahis par leurs camarades allemands se prononcent maintenant sans réserve pour la guerre. Calixte CAMELLE rappelle ainsi :
“Notre camarade défunt JAURES lui-même était le premier à préconiser l’armement de nos frontières et principalement celle de la Belgique par laquelle notre territoire devait être envahi, ce que notre état-major ignorait totalement“
Toutefois, cette position n’est pas totalement partagée au sein de la Fédération. Au conseil fédéral du 8 juillet 1915, Georges GAYE, syndicaliste, militant de la Bastide, anime un courant minoritaire pacifiste qui condamne la notion même de patriotisme. Il soutiendra les députés et les syndicalistes socialistes français blâmés pour avoir participé aux conférences de la paix de Zimmerwald en Suisse avec leurs homologues allemands. Au congrès fédéral de juin 1916, GAYE n’obtiendra que 36 mandats contre 148 à CAYREL et CAMELLE. Toutefois, les minoritaires amélioreront leur position avec la dégradation de la situation sociale. En 1917, un vaste mouvement de revendication parcourt la Gironde, et en particulier les rangs des cheminots et ceux des ouvriers de la poudrerie de Saint Médard en Jalles. Bientôt trois mille ouvriers se mettent en grève et exigent le retour à la journée des 3×8. Au congrès fédéral de septembre 1917, la thèse pacifiste progresse sans toutefois dépasser la moitié des voix de la majorité. Lors du congrès national organisé du 6 au 9 Octobre 1917, à Bordeaux, les Girondins soutiennent la motion majoritaire favorable à l’Union sacrée.
Pendant les combats, l’activité militante se poursuit. Les socialistes remplacent le “Cri du Peuple”, disparu en 1913, par un nouvel hebdomadaire le “Cri Populaire” qui en fin de compte ne verra le jour qu’en juillet 1918. Ils s’inquiètent aussi de l’influence du clergé sur les populations et sur les troupes et de ses conséquences après guerre :
“La lutte que l’on va être obligé de mener contre les cléricaux qui, après les hostilités, vont chercher à susciter une révolution et ne manqueront pas de rendre les socialistes responsables de cette guerre en raison de l’opposition qu’ils avaient faite au vote de la loi de trois ans”
En mai 1915, la Fédération adresse à tous ses militants mobilisés un mandat de cinq francs et une lettre les tenant informés de l’action menée avec les différents groupes :
“La C.A. leur a indiqué (aux groupes) l’œuvre qu’ils avaient à accomplir en raison même de leur esprit de solidarité et de leur vigueur organisatrice par la constitution de commissions de secours aux chômeurs, aux victimes de la guerre ; de commissions de chômage, d’approvisionnement, en aidant à la correction des abus et illégalités commis dans l’attribution et la répartition des allocations par l’utilisation du Comité d’action (Parti socialiste et C.G.T.) pour les renseignements aux familles des soldats tués, blessés, prisonniers”
la naissance d’un nouveau monde
Bientôt des milliers de girondins fêteront l’armistice sur le pont de Pierre. L’histoire a bougé à l’Ouest, mais aussi à l’Est. Les situations sociale et internationale posent des questions nouvelles. En octobre 1917, la révolution russe a proposé un autre modèle même si la paix de Brest-Litosk, signée en décembre avec les Allemands, a laissé les socialistes perplexes. La République des soviets fascine les milieux syndicalistes et sa défense s’impose comme un impératif après l’intervention alliée en Russie. Pour beaucoup, la révolution va déferler et emporter un capitalisme moribond. Une question se posera désormais à chaque congrès : les socialistes doivent-ils adhérer à la III éme Internationale constituée par LENINE à Moscou en mars 1919 ?
Les socialistes français ne perçoivent pas encore que le nouveau siècle vient véritablement de commencer dans les soubresauts d’un exceptionnel mouvement social. Ils ne savent pas se situer face à un Georges CLEMENCEAU qui est tout à la fois l’homme de la victoire et celui de la répression ouvrière. Cette ambiguïté est soulignée par la décision du Conseil Fédéral qui met en place une commission chargée de surveiller le chef du gouvernement… tout en demandant de le soutenir. Calixte CAMELLE justifie cette position paradoxale :
“C’était l’homme de la situation, le sauveur attendu et prêt à tout faire. CLEMENCEAU peut en effet faire beaucoup de bien ou le plus grand mal“.
Pourtant, bientôt le climat social va être dominé par la combativité des salariés. Le pays compte un demi-million de chômeurs, le pouvoir d’achat a chuté, l’injustice n’est plus supportée. En 1919, l’annonce de l’acquittement de Villain, l’assassin de Jaurès, rassemble une foule considérable place de la Victoire. En avril, trois mille employés réclament la journée de huit heures à l’ Athénée. Clémenceau fait voter la loi, mais les grèves se poursuivent notamment dans une Gironde, totalement paralysée. Selon la « Petite Gironde », le nombre de grévistes s’élève à 13 000 et il est certainement sensiblement plus élevé. Pourtant, à l’évidence, la C.G.T. n’entend donner aucune orientation révolutionnaire et préfère cantonner ces manifestations à des demandes salariales. Après les années de guerre, toute la gauche hésite entre révolution et revendication. Mais même sans coordination, le mouvement social lui se poursuit, de secteur en secteur., Le conflit avec les grandes compagnies de chemins de fer éclate se propage à toute la société. Le 1er mai 1920, la grève est totale. 12 à 15 000 manifestants en appellent à la révolution de la place de la Victoire au stadium de Talence. La G.G.T. demande la nationalisation des transports et des voies ferrées. La police multiplie les interpellations et les perquisitions, notamment à la Bourse du Travail et au domicile des syndicalistes. Le 15 mai, Bordeaux compte 18 000 grévistes. Le Maire, Ferdinand Philippart, fait expulser les occupants des usines à gaz de Baccalan et de la Bastide et licencie 1200 ouvriers de la régie municipale. 15 000 cheminots sont licenciés dont 481 bordelais. Ils ne seront réintégrés… qu’en 1936. La C.G.T. est dissoute par une décision de justice qui ne sera pas toutefois exécutée. Le mouvement social aboutit à un échec mémorable. La voie du redressement du monde ouvrier semble de plus en plus étroite.
des socialistes désorientés
La crise sociale s’accompagne d’une crise politique propre à des socialistes à la recherche de leur identité. En octobre 1918, une majorité du congrès national, conduite par son nouveau Secrétaire général Ludovic Oscar FROSSARD, revient à son pacifisme initial et refuse toute participation ministérielle. La S.F.I.O. fait aussi preuve de clairvoyance en expliquant que le traité de Versailles contient des clauses trop sévères pour permettre de rétablir des relations cordiales entre la France et l’Allemagne. La vie militante reprend. Un cercle socialiste se forme à Bordeaux, un autre à Blaye, divers groupes fusionnent en sections, une école socialiste forme les adhérents. Les jeunes et les démobilisés rallient le parti et renforcent son courant le plus extrémiste qui critique fortement les élus, coupable d’avoir collaboré avec les forces politiques de droite et prennent position en faveur de la révolution. GAYE, REBEYROL, LAFAYE, minoritaires depuis 1910 finissent par l’emporter sur MARQUET, CAYREL, COSTEDOAT. REBEYROL trace la frontière entre les deux tendances : « seule la révolution peut apporter la solution rapide du problème relatif à la réorganisation sociale qui délivrera l’humanité de la spéculation qui est la principale cause de la cherté de la vie ». Lors d’un congrès syndical, Georges GAYE rappelle lui ses positions : « nous sommes pour la lutte des classes, pour le retour aux tactiques d’avant guerre, nous sommes anti-patriotes et anti militaristes», En juin 1919, le représentant des premiers, LAROQUE, remplace PERISSE au secrétariat fédéral.
Les élections législatives du 16 novembre 1919 se déroulent dans ce climat particulièrement tendu. Les socialistes gagnent 300 000 voix, mais subissent les rigueurs de la nouvelle loi électorale, mi-proportionnelle mi-majoritaire. Grâce à elle, le Bloc National, vaste regroupement allant des royalistes jusqu’aux radicaux, efface les divisions nées de l’affaire Dreyfus et obtient 70 % des sièges avec 55% des suffrages. En Gironde, les socialistes conduits par C. CAMELLE affrontent un adversaire redoutable : Georges MANDEL. Le chef de cabinet de CLEMENCEAU a décidé de s’implanter à Lesparre. Dans un scrutin proportionnel départemental, sa liste obtiendra la totalité des douze sièges. Après avoir ainsi perdu leur seul député, les socialistes girondins seront privés également lors des élections locales de la même année de trois de leurs cinq conseillers généraux et de leurs conseillers municipaux de Bordeaux alors qu’une alliance dissidente avec les radicaux leur permet de conquérir la mairie de Floirac.
L’échec a une cause directe : l’injustice du système électoral et le refus de tout compromis. Il exprime plus profondément une mutation inévitable du mouvement ouvrier. JAURES a été assassiné. Reniant leur pacifisme, la S.F.I.O. comme la C.G.T. ont adhéré à l’Union sacrée. Rompant avec la thèse antiparticipationniste, Jules GUESDE lui-même est devenu Ministre d’État du gouvernement VIVIANI, installé à Bordeaux, Marcel SEMBAT et Albert THOMAS figurant à ses côtés. Au retour de la paix, les socialistes n’ont pas su apporter de réponse à une question sociale dominante. Outre la défaite électorale, la chute des adhérents est l’autre conséquence de ces contradictions. En 1918, les effectifs sont au plus bas : 970 adhérents.
la femme l’ égale de l’homme
La société aussi a évolué comme en témoigne par exemple l’insertion des femmes dans le monde du travail provoquée par la mobilisation des hommes. En mai 1918, un groupe girondin “Émancipation Féminine” se crée et demande l’égalité politique et sociale. La même année, le groupe socialiste féminin de Bordeaux est animé par Madame DESCHAMPS et Madame DUSSEAUX. Dés janvier 1913, à l’échelle nationale, les femmes s’étaient regroupées au sein d’un groupe des femmes socialistes et publiaient un journal “l’Équité”. Depuis des années, le droit de vote des femmes est en effet l’objet de discussions permanentes, y compris entre socialistes :
“Il n’est pas vrai qu’il existe une opposition entre les intelligences différentes de l’homme et de la femme ; il n’est pas vrai que les femmes d’intelligence supérieure soient inférieures encore à l’homme inférieur d’intelligence. La vérité c’est qu’elle est inférieure par la servitude dans laquelle elle a été maintenue…. Est-il bien certain que le vote des femmes appelle un péril réactionnaire ? Ce sont là les vieilles idées de Michelet sur la mainmise du confessionnal sur les femmes. Il n’est pas vrai que toutes les femmes se précipitent toutes dans les églises : celles-ci seraient trop petites pour les contenir” (Madeleine PELLETIER, de la Fédération du Nord, congrès de Limoges 1906)
“La citoyenne PELLETIER a parlé en Parisienne. Mais dans d’autres régions de la France, la question cléricale est très grave. Donner le suffrage aujourd’hui aux femmes, ce serait le saut non dans l’inconnu, mais dans le trop connu, ce serait un appoint énorme apporté aux ennemis” (LAPICQUE, Fédération des Vosges, même congrès).
La discussion continuera jusqu’en 1944 et au-delà.
la rupture de Tours
Le 29 décembre 1920, le congrès de Tours sanctionne ces bouleversements. Léon BLUM met en garde les socialistes contre les dangers qu’il pressent dans le modèle soviétique :
“il y a opposition et contradiction formelle entre ce qui a été jusqu’à présent le socialisme et ce qui sera demain le communisme”.
L. BLUM ne peut accepter les 21 conditions imposées par le Kominterm pour adhérer à la IIIe Internationale. Dénonçant à l’avance ce qui aboutira au Stalinisme, il refuse le centralisme démocratique qui subordonne tout organisme, y compris syndical, à un commandement central clandestin comme cette “discipline de fer conformément à la discipline militaire”. Il n’accepte pas davantage la critique du social-patriotisme qui doit être abandonné au profit de la patrie communiste soviétique. Il n’est pas plus écouté que GUESDE qui partage les mêmes réticences. Aucun compromis n’est possible comme l’indique FROSSARD pour qui :
“l’Etat socialiste, comme l’Etat bourgeois, ne peut être autre chose qu’une organisation de violence, l’organisation de la violence de la classe qui s’est emparée du pouvoir sur la classe qui en a été dépossédée.”
Pressés par Clara ZETKIN, dépêchée par l’Internationale, les trois quarts des adhérents de la S.F.I.O. adhèrent à la III éme internationale. Suivant les instructions de cette dernière, ils décident de se séparer de ceux qui comme LONGUET ou FAURE demandaient seulement à amender les conditions d’adhésion. La Section Française de l’Internationale Communiste est créée. Son secrétaire général sera Ludovic Oscar FROSSARD. Elle emportera avec elle l’Humanité, le journal de Jaurès.
BLUM prend acte de la rupture :
“Nous sommes convaincus jusqu’au fond de nous-mêmes que, pendant que vous irez courir l’aventure, il faut que quelqu’un reste garder la vieille maison”.
Un an plus tard, les mêmes causes aboutissent à la scission du mouvement syndical partagé entre la C.G.T. proche de la S.F.I.O. et la C.G.T.Unitaire, proche de la S.F.I.C.
En Gironde, dés le congrès de février 1920, trois motions s’étaient opposées : celle de MARQUET favorable à des alliances électorales et à l’action parlementaire, celle de REBEYROL rejetant tout soutien à un gouvernement bourgeois, mais acceptant des coalitions électorales au second tour en cas de scrutin proportionnel, celle enfin de LAFAYE affirmant le nécessaire attachement à la République. Lors du Congrès, l’extrême gauche se prononce pour l’adhésion à la IIIe internationale. La quasi-totalité des délégués vote le retrait de la seconde internationale. R. REBEYROL est élu Secrétaire Fédéral. Au congrès fédéral du 12 décembre 1920, la motion CACHIN favorable à l’adhésion sans réserve à la Troisième internationale l’emporte avec 45 voix contre 32 à celle défendue par BLUM (Unité internationale) et 12 à celle de LONGUET-FAURE (adhésion avec réserves). Dans toute la Gironde, les sections se scindent dans une haine réciproque, chacun accusant l’autre de dissidence. Les effectifs de la S.F.I.O., dirigée de nouveau par MARQUET, se réduisent à 1 200 adhérents. La SFIC compte elle 1 650 adhérents parmi lesquels E. DONDICOL qui deviendra son trésorier national, REBEYROL, Marius OLIVIER, son secrétaire général girondin, futur maire de Bègles ou Roger RIEU qui lui succédera.
Deux ans plus tard, socialistes et communistes sont confrontés aux élections cantonales des 14 et 21 mai 1922. Ils font campagne en demande la réduction du service militaire de 18 à 8 mois, le respect de la loi des huit heures de travail, l’imposition sur le capital, l’amnistie pour fait de grève et d’insoumission, et contre le rétablissement des relations diplomatiques avec le Vatican, Calixte CAMELLE ayant été le seul à s’y opposer dans l’assemblée départementale. Les socialistes présentent un candidat dans chaque canton et y affrontent les communistes après des réunions contradictoires éprouvantes. En affirmant un même idéal laïque, les socialistes et les radicaux concluent un accord de désistement au second tour. Calixte CAMELLE et Marc PINEDRE sont réélus dés le premier tour, A. CAYREL, E. COSTEDOAT, P.G. LASSERRE le seront à l’issue du second marqué par le désistement des communistes en leur faveur.
Grâce à son implantation municipale et à la présence de Léon BLUM, la “vieille maison” ne tarde pas à se redresser. Paul FAURE est nommé Secrétaire général et il le restera pendant vingt ans. Le congrès national de Marseille de janvier et février 1924 tire les conséquences de la déroute électorale de 1919. Afin de faire face à l’Union des Droites, au sein du Bloc National, et dans un scrutin de nouveau proportionnel, il admet une coalition électorale tout en laissant les Fédérations libres de décider. Les socialistes girondins votent pour “une coalition des forces ouvrières, paysannes et démocratiques”. Une liste conduite par Adrien MARQUET, devenu le leader socialiste depuis la disparition de C. CAMELLE en 1923, est constituée avec les Radicaux. Prenant le nom de Bloc des Gauches, elle affronte une liste radicale dissidente conduite par Émile LABROUE, mais surtout fait face à Georges MANDEL et à deux autres listes de droite. Dans une campagne rude, le quotidien “la petite Gironde” s’illustre par son agressivité aussi bien à l’égard de la S.F.I.O. qu’à l’égard de Georges MANDEL qualifié de “personnage anormal qui a accumulé toutes les tares physiques et morales, le Judas des temps modernes alignant des phrases filandreuses, inconsistantes et gélatineuses qui ressemblent à de la glaire filant entre deux eaux”. À droite de la droite, divers mouvements se forment autour de l’Action Française et de son journal « la Nouvelle Guyenne » ou des groupes pour la Défense et l’Action religieuse fondés par l’abbé BERGEY.
Lors du premier scrutin national d’après scission, le 11 mai 1924, le Cartel des gauches l’emporte. En Gironde, il permet l’élection de sept députés sur onze, cinq radicaux et deux socialistes – Antoine CAYREL et Adrien MARQUET, remplacé au Secrétariat fédéral par PINEDRE. Les communistes n’obtiennent que des scores marginaux. En France, cette victoire force MILLERAND, Président de la République, à démissionner. Ayant toutefois décidé de n’accepter de responsabilités ministérielles qu’en obtenant la principale – celle de chef de gouvernement – les socialistes se limitent à soutenir le ministère du radical Édouard HERRIOT sans y participer. Après avoir décidé de transférer les cendres de JAURES au Panthéon, le Cartel réorientera la politique française comme en témoigneront la reconnaissance des syndicats dans la fonction publique et celle du pouvoir des soviets en Russie. Il devra toutefois renoncer à l’abrogation du Concordat, prévu dans son programme et échouera devant ce qu’Édouard HERRIOT a appelé “le mur de l’argent”.
la scission néo-socialiste
Aux élections municipales de mai 1925, dans le prolongement des élections législatives, les socialistes obtiennent la majorité au Bouscat, à Bègles et à Talence. Mais surtout, Adrien MARQUET, allié aux radicaux, succède à Ferdinand Philippart comme maire de Bordeaux après avoir obtenu la totalité des 36 sièges à pourvoir. Reconnu pour ses incontestables réalisations municipales, il restera à la tête de la municipalité jusqu’à la Libération. En 1928, il est réélu député de la troisième circonscription, fief des socialistes. Dès lors, le socialisme girondin allait être troublé pendant de longues années par la personnalité d’Adrien MARQUET qui obtient d’ailleurs que le congrès national se tienne à Bordeaux du 8 au 11 juin 1930. Avec Marcel DEAT et Pierre RENAUDEL, le Maire de Bordeaux pose deux questions intimement liées. La première est celle de l’identité du parti et de son projet de société. Lors du congrès national des 14-15-16 et 17 juillet 1933 à la Mutualité, A. MARQUET demande de rompre avec le marxisme et de créer un grande formation nationale fondée sur l’ordre, l’autorité et la Nation :
“Ordre et autorité sont, je crois, les bases nouvelles de l’action que nous devons entreprendre pour attirer à nous les masses populaires”.
L.BLUM l’interrompt d’une exclamation devenue célèbre : “je suis épouvanté”. A la fin des débats, Léon BLUM monte à la tribune et répond longuement à Marcel DEAT et à Pierre RENAUDEL, puis il évoque le discours de MARQUET :
“Je peux lui dire que ce sentiment d’épouvante ne s’est pas atténué et qu’il n’a fait que se fortifier, au contraire. Il y a eu un moment, MARQUET, où je me suis demandé si ce n’était pas le programme d’un Parti social-national de dictature…Je vous le dis en ce moment du plus profond de l’expérience que j’ai pu acquérir, gardez-vous en ce moment à tout prix contre le danger que le discours de MARQUET faisait apparaître de façon si saisissante, c’est-à-dire dans votre haine du fascisme, dans votre volonté de le combattre et de le vaincre, dans votre volonté d’arriver au pouvoir avant lui, de lui emprunter ses propres armes et ce qui est pire sa propre idéologie “.
Le 25 juillet, le Populaire Girondin publie un communiqué :
“Six députés ont remis leur mandat de député à la Fédération parce qu’ils ont été blâmés par le congrès national. La commission exécutive de la Fédération leur a renouvelé sa confiance et sa sympathie et leur a assuré de son entier soutien”.
Posée pratiquement à chaque congrès, la seconde question sera directement à l’origine de la rupture. Les socialistes doivent-ils ou non participer à des gouvernements aux positions éloignées de leur programme ou attendre d’être majoritaires sur leurs propres idées, y compris grâce à une alliance avec le parti communiste ? À l’Assemblée nationale, le groupe socialiste y est favorable. Au sein des instances nationales du Parti, les dirigeants s’y opposent. A chaque congrès, les girondins se prononcent pour la participation. Après le succès électoral des élections législatives de 1932, le congrès fédéral du 29 mai soutient A. MARQUET pour qui, il est essentiel de “donner l’impression que le parti socialiste n’est pas effrayé par les responsabilités du pouvoir“. Toutefois, le parti radical d’Édouard HERRIOT repousse les conditions posées par la S.F.I.O., notamment celles relatives à la diminution des crédits militaires et à la semaine de quarante heures.
Au congrès fédéral du 9 juillet 1933 qui se tient dans les locaux des loges maçonniques, rue Ségalier, la motion RENAUDEL-MARQUET qui regrette l’intransigeance de la direction nationale et demande la participation obtient 287 mandats contre 134 à celle de P. FAURE en dépit de l’opposition de Robert VIELLE, Jean MEUNIER et Gaston CABANNES. Sur treize membres de la Commission administrative, neuf sont favorables à MARQUET. Avec une trentaine de députés, ce dernier rejette alors la discipline du parti et décide de voter le budget du gouvernement DALADIER. Sanctionnée d’un blâme, une majorité du groupe parlementaire dépose une motion :
“les élus soussignés signalent aux militants que toute mesure qui tendrait à enlever au groupe son initiative et sa responsabilité propres serait funeste à la vie intérieure et à l’action du parti”.
Refusant de jurer fidélité au parti, organisant une réunion publique à Angoulême pour exposer leurs thèses, MARQUET et CAYREL sont exclus de la S.F.I.O. le 5 novembre 1933. Avec Marcel DEAT et Pierre RENAUDEL, le maire de Bordeaux crée le “Parti socialiste de France-Union Jean JAURES”. En 1934, il est nommé ministre du Travail par Gaston DOUMERGUE. Cette participation “à titre personnel” est condamnée par ses amis du P.S.F., y compris par le député de Bazas, G. LAFAYE. Elle conduira A. MARQUET et Antoine CAYREL à fonder le Parti Néo-Socialiste de France en novembre 1935 alors que les autres scissionnistes (LAFAYE, LASSERRE, LUQUOT) se rassemblent dans l’Union Socialiste Républicaine.
La scission de 1933 a entraîné un véritable séisme en Gironde. Si dans toute la France, 20 000 adhérents dont 35 parlementaires sur 129 suivent DEAT et RENAUDEL, les “dissidents” girondins sont eux majoritaires dans une Fédération puissante. Ils rassemblent la moitié des 6 à 7 000 militants, neuf conseillers généraux sur dix, les maires de Bordeaux, le Bouscat, Talence, Bègles, Langon, Saint Macaire, Coutras… Ils organisent un mouvement de jeunes “les jeunes Béliers de France”. Ils bénéficient également du “Cri Populaire”, l’hebdomadaire de la Fédération. Sur les sept députés socialistes de Gironde, élus en 1932, six, G. LAFAYE, A. CAYREL, H. CAZALET, G. LASSERRE ainsi que Justin LUQUOT, jusqu’en 1937, suivent MARQUET. Seul Gaston CABANNES reste fidèle à la S.F.I.O en affirmant haut et fort sa conception de la vie publique :
“Si le respect des engagements pris constitue la garantie essentielle que l’on est en droit d’exiger d’un homme politique, je suis certain d’avoir respecté le mien“.
Quelques jours avant la scission, Robert VIELLE informe Paul FAURE, Secrétaire général, de la situation girondine :
“la tâche est rude, car, non seulement les six élus, mais aussi leurs satellites courent de section en section pour enlever les mandats. Nous ne nous laissons pas faire et nous courons autant qu’eux. Depuis trois semaines, AUDEGUIL, COSTEDOAT fils, MUREINE père et fils, PAPIN, ESTEQUA, GUILLET et moi-même et d’autres que j’oublie nous faisons une réunion tous les soirs… Maintenant, il faudra reconstruire… Nous prenons nos dispositions pour reconstituer immédiatement une C.A… Il est à prévoir que les caisses partiront avec les trésoriers… “
Aux élections municipales de mai 1935, la liste MARQUET, rejointe par une partie des radicaux, obtient plus de 26 000 voix de moyenne contre 11 800 à la liste de droite d’Henriot, 8 800 voix à celle, socialiste, d’Edmond COSTEDOAT et 2 600 à celle du parti communiste. Le socialisme est à reconstruire en Gironde. Malgré cette hémorragie, la S.F.I.O. demeurera une force influente. À partir de juin 1933, elle disposera même d’un hebdomadaire “l’Unité” qui deviendra en 1937 le “Populaire Girondin”, organe de défense du Front Populaire. Rédigeant article sur article, André MEUNIER dénoncera MARQUET, sa gestion municipale et ses positions, relayées par le CRI POPULAIRE, qui accuse Léon BLUM de “pousser à la guerre pour l’URSS et la juiverie”.
L’ESPOIR DU FRONT POPULAIRE
La vie politique se déroule sur fond d’une activité économique particulièrement soutenue. Le marché des résineux (gemme, essence térébenthine…), essentiel sur la place de Bordeaux, commence pourtant son lent déclin. Le marché du vin se voit lui frapper par la prohibition américaine et la disparition de la clientèle russe. Mais l’industrie se développe grâce à la construction aéronautique et au secteur de la papeterie. En 1929, l’activité du port bat ses records. La chambre de commerce en appelle à la main d’œuvre roumaine ou portugaise. La grande crise, venue des États-Unis, fera sentir ses effets à partir de 1930. La compagnie pour l’importation et la vente de rhum des colonies françaises est mise en faillite, des banques ferment, le chômage sévit. Toute la Gironde, en particulier, le milieu rural, connaît une grave dépression. Le cours du vin chute des quatre cinquièmes et entraîne l’arrachage massif des meilleures vignes. Le trafic du port se réduit d’un quart. Pour relancer l’économie, le raffinage est autorisé à Ambès et Pauillac en 1928 et la décision est prise d’aménager un aéroport à Mérignac qui ouvrira en 1935. En 1934, 307 entreprises sont déclarées en faillite. La population change aussi profondément. Si le secteur agricole demeure stable, le nombre d’ouvriers de l’industrie augmente sensiblement en particulier au sein des entreprises de plus de cinq cents salariés. Quant au nombre de chômeurs, il reste inférieur à 2% de la population active. L’analphabétisme, réduit à 5%, est en recul net. De 1921 à 1936, le nombre de journées de grève est très faible. La Gironde se transforme et avec elle la société.
la droite dans la rue, février 1934
À l’occasion d’une affaire politico-financière, la politique va descendre dans la rue avec violence. Grâce à la complicité du député-maire de Bayonne et d’élus radicaux, STAVISKY a émis deux cents millions de bons de caisse au nom du Crédit municipal… sans la moindre contrepartie. Riche de cette monnaie de singe, l’homme d’affaires fréquente le “Tout Paris” politique et artistique et obtient qu’un passé déjà chargé soit oublié. En janvier 1934, son corps est retrouvé inanimé… Ce scandale, qui s’ajoute à d’autres comme celui du canal de Panama, déchaîne la droite conduite par Philippe HENRIOT, député de la Gironde et l’extrême droite. A Bordeaux, même, la Ligue des Contribuables, l’Action française, les Croix de Feu mettent en cause le régime parlementaire. La police évalue les membres de ces groupes fascistes à 6 000 personnes. Après la démission du radical Camille CHAUTEMPS, le Président LEBRUN nomme DALADIER. Le 6 février 1934, jour de son investiture par le Parlement, l’Action française et un conglomérat de ligues nationalistes provoquent une émeute comme Paris n’en a pas connu depuis la Commune. À peine constitué, le gouvernement démissionne. La guerre civile menace.
Cet événement est doublement considérable. Pour la première fois, les institutions ont dû céder devant la pression de l’extrême droite. Pour la première fois aussi, depuis la scission de 1920, toutes les forces de gauche se sont rassemblées, y compris la S.F.I.C. qui sort de son isolement et adopte le nom de Parti Communiste Français. La voie du Front Populaire est ouverte, celle de l’affrontement avec l’extrême droite aussi. En Gironde, avant même la manifestation parisienne, Jean MEUNIER, secrétaire fédéral, et Robert VIELLE, secrétaire fédéral adjoint et responsable syndical, réunissent, le 8 février 1934, 7 000 à 10 000 personnes qui défilent de la place de la République aux allées de Tourny. Le 12 février, la grève lancée par la CGT est totale sauf dans le commerce et les banques. Dans un nouveau rassemblement de 30 000 personnes selon la police, on entend crier, de la place des Quinconces aux Capucins, “les soviets à Bordeaux” mais aussi « Vive MARQUET ».
Pourtant le Front Populaire va se diviser localement sur la place à accorder au Maire de Bordeaux. Léon BLUM, en personne, vient le 4 novembre 1935 à l’Américan Park à Caudéran s’opposer à sa présence dans un front commun :
« Monsieur Léon BLUM, salué de nouveau par le chant de l’Internationale a pris la parole. Il a tenu la tribune pendant près d’une heure et demie. Il a mis tour à tour en cause Monsieur MARQUET d’abord, Monsieur le Président DOUMERGUE ensuite. Avec une causticité très aiguë et une âpreté qui a fréquemment frappé l’auditoire, il a fait le procès politique de ces deux personnages »
Dans des réunions publiques contradictoires, André COSTEDOAT et Jean Raymond GUYON attaquent également Adrien MARQUET sans ménagement au point de provoquer des affrontements physiques. Un rapport du commissaire de police au préfet, en date du 20 avril 1936, mentionne ainsi que Monsieur MARQUET a bondi sous l’outrage et fait le geste de gifler Monsieur GUYON qui se reculant n’a pas été atteint, mais a eu les oreilles tirées”.
Le Parti communiste ne partage pas ce rejet. Le 9 janvier 1936, dans un article publié dans l’Humanité, Étienne FAJON défend la thèse selon laquelle
“à Bordeaux, une partie non négligeable de la population laborieuse conserve sa confiance au citoyen MARQUET”
et explique que :
“Le rassemblement des masses laborieuses ne saurait être subordonné à des amertumes particulières”…
En mars 1936, la Gironde sera le seul département à ne pas avoir constitué un Front populaire local même s’il existe un « comité de rassemblement populaire » émanant du monde syndical.
le gouvernement du Front Populaire
Lors des élections d’avril et mai 1936, les partis du Front Populaire mènent campagne sur le thème “le pain, la paix, la liberté“. Malgré un résultat incertain au soir du premier tour, la nouvelle discipline républicaine donne une majorité à la gauche. La S.F.I.O. devance pour la première fois, le Parti Radical et devient le premier parti de France. Le Parti communiste double le nombre de ses électeurs. En Gironde, la S.F.I.O. n’est que la troisième force politique du département. Fortement concurrencés par les dissidents de 1933, les socialistes avec 17,60% obtiennent trois députés. Le Parti Socialiste de France a deux élus comme les néo-socialistes de MARQUET, lui-même réélu de vingt voix grâce au renfort de l’électorat de droite et au soutien du parti communiste. Globalement, et sans tenir compte du phénomène néo-socialiste, la géographie électorale demeure la même depuis le début du siècle : Bordeaux, les Landes girondines, le Libournais sont à gauche, le Médoc, le Blayais et le Réolais sont à droite.
En juin 1936, Léon BLUM constitue son gouvernement. Les communistes promettent leur soutien, mais refusent de participer. Paul FAURE, secrétaire général de la S.F.I.O., est ministre d’État. Immédiatement, une grève générale paralyse le pays. L’usine d’aviation de Bègles, les chantiers de la Gironde, les dockers, les tramways, les raffineries, les grands magasins, mais aussi la Foire de Bordeaux ou les vignerons du Haut Médoc comptent 30 000 grévistes. Avec le Nord, le Rhône et la Seine, la Gironde est le département qui connaît les grèves les plus longues et… les hausses de salaire les plus fortes. Le 4 juillet, l’accord dans la métallurgie girondine donne lieu à une grande fête au son de l’Internationale et de la Camargnole. Le dernier conflit – celui dans le bâtiment – se termine le 30 juillet après cinquante jours de grève.
Le Gouvernement du Front populaire réalise de grandes réformes : liberté syndicale, élection de délégués d’ateliers, conventions collectives, durée du travail à 40 heures. Les industries d’armement sont nationalisées. Six sociétés nationales d’aéronautiques sont constituées, notamment la Société Nationale de Construction Aéronautique du Sud-Ouest avec ses établissements à Mérignac et Bacalan. Sous une dénomination différente, les Ateliers Industriels de l’aéronautique s’installent également à Floirac. Pour la première fois, des milliers de travailleurs et leurs familles bénéficient de deux semaines de congés payés. Ils le doivent notamment au Girondin de naissance Léo LAGRANGE, sous-secrétaire d’État aux sports et aux loisirs.
La droite attaque violemment le chef du gouvernement et son équipe. Les milieux conservateurs réagissent vivement comme en Gironde où la Chambre de Commerce demande à la police de faire évacuer les usines occupées et aux industriels et commerçants de placer un drapeau national à leurs fenêtres. Le Conseil Municipal de Bordeaux condamne la grève des traminots. Le 22 novembre 1936, 10 000 girondins rendent hommage à Roger SALENGRO, ministre de l’Intérieur qui vient de se suicider après une campagne de calomnie sur un passé militaire pourtant irréprochable. La situation économique et financière souffre d’une inflation préoccupante. Par deux fois, Léon BLUM va demander les pleins pouvoirs en matière économique et financière, proposant notamment un impôt sur le capital et un contrôle des changes. Par deux fois, le Sénat les lui refusera, entraînant sa démission le 30 juin 1937, et son remplacement par CHAUTEMPS, puis DALADIER.
Rester pacifiste en 1938 ?
De nouveau, une majorité de gauche élue s’est dissociée. Elle s’était déjà séparée sur la question espagnole. Sorti vainqueur des élections en février 1936, le Front Populaire espagnol est menacé par le soulèvement militaire. Pris entre les radicaux et le parti communiste, isolé sur le plan international, Léon BLUM, les larmes aux yeux, explique que la France ne peut apporter son soutien sans risquer d’importer la guerre civile en France ou de provoquer un conflit européen. Cette décision est l’une des plus contestées du Front Populaire. En lançant une souscription en faveur des républicains, André MEUNIER tente de l’expliquer :
« Puisqu’à moins d’encourir un risque terrible de guerre nous ne pouvons pas aider la République espagnole à vaincre, il nous faut proposer une médiation qui évitera le massacre des combattants républicains »
Quelques mois plus tard, Hitler menace d’envahir la Tchécoslovaquie à laquelle la France doit assistance par traité. Le gouvernement rappelle les réservistes. En septembre 1938, afin d’éviter la guerre, Édouard DALADIER négocie les accords de Munich. Les Parisiens comme les Girondins l’acclament et la Tchécoslovaquie est abandonnée… Dans le Populaire du 30 septembre, Paul FAURE se veut rassurant : “l’espoir renaît, le monstre ignoble de la guerre recule. C’est une phase émouvante. On verra demain…”. L. BLUM, beaucoup plus perplexe, est mis en minorité dans le groupe socialiste qui approuve les accords. Président du groupe, Léon BLUM devra défendre la position de ce dernier à la Tribune de l’Assemblée nationale. La vie politique possède ses contraintes même pour un homme de la qualité de Léon BLUM…
Comme à la veille de 1914, la discussion a repris dans les rangs socialistes : faut-il se prononcer pour ou contre la guerre ? La réponse sera la même, tout aussi vaine et désespérée. Tout en constatant la montée des fascismes en Europe, la grande majorité des socialistes se veut pacifiste. En avril 1936, à Cenon, le congrès fédéral des jeunesses socialistes adopte la motion antimilitariste de “la Gauche révolutionnaire” de Marceau PIVERT. En Gironde comme dans toute la France, le débat devient de plus en plus vif entre les défenseurs de Léon BLUM, résolu à préparer une guerre inévitable (André et Jean MUREINE, J. COSTEDOAT, P.E. GUILLET, R. BRETTES), les amis du secrétaire général Paul FAURE, satisfait de l’accord de Munich, qui réclament la limitation de l’armement et l’organisation d’une conférence internationale (G. CABANNE, R. CASSAGNE, Robert VIELLE, J. LUQUOT, A. NAPHLE) et encore les fidèles de Marceau PIVERT, chef de la gauche révolutionnaire (André TREUILLE), opposés à toute union nationale. Les “pivertistes” seront bientôt exclus du parti. Les “blumistes” et les “paulfauristes” parviendront eux à une synthèse provisoire.
Afin de surmonter ses profondes divisions, la direction est alors assurée par deux secrétaires fédéraux représentant les deux grandes tendances nationales : André MEUNIER et Robert VIELLE. Toutefois, le conflit demeure encore masqué :
« Le Bureau Fédéral a été organisé sur de nouvelles bases. En raison de l’accroissement du travail, dorénavant, la direction sera assurée par deux secrétaires fédéraux. Notre camarade, André MUREINE, s’occupera des relations intérieures du Parti (relations avec les sections, propagande) et Robert VIELLE des relations avec les autres partis, le Rassemblement populaire, le secrétariat général et continuera comme par le passé à diriger le journal fédéral ».
Consciente de ses divisions, la Fédération veut toutefois se montrer ambitieuse. Elle se fixe pour objectif de passer de 206 sections à 250, d’atteindre 9 000 adhérents et 2500 jeunes.
Dans les mois qui suivent, les pacifistes l’emportent et imposent René CASSAGNE, comme secrétaire fédéral administratif, c’est-à-dire comme le n°2 d’une Fédération où André MUREINE est mis en minorité. Mais à l’évidence, aucune majorité n’est acquise. Au congrès du 22 mai 1938, la Fédération de la Gironde propose un projet de motion en faveur du gouvernement de rassemblement populaire, d’une réforme du Sénat, de l’institution du contrôle des changes et de la réouverture de la frontière espagnole du côté républicain. Au congrès du 18 décembre 1938 au Bouscat, la motion soutenue par GUILLET obtient 56 mandats, celle de VIELLE (P.FAURE) 118 mandats et celle de MEUNIER (L.BLUM) l’emporte avec 259 mandats. Il semble qu’alors André MEUNIER redevienne seul secrétaire fédéral, R. VIELLE devenant secrétaire fédéral adjoint. À la veille de la guerre, la Fédération de la Gironde compte 6 810 adhérents, 3 députés, 12 Maires, 7 conseillers généraux. Lors de la fête du 24 juillet 1938, le Parti Socialiste avait rassemblé 25 000 personnes au parc Maurepas à Floirac.
Le débat est désormais vain. Le 23 août 1939, le pacte germano-soviétique est conclu. Une vingtaine de députés communistes démissionnent d’un parti qui suit aveuglément les directives de l’Internationale. L’Allemagne et l’U.R.S.S. envahissent la Pologne. La guerre est déclarée le 3 septembre 1939. Les troupes françaises sont écrasées en moins de quatre semaines. Le 10 juillet 1940, le Maréchal PETAIN demande les pleins pouvoirs. Sur 560 parlementaires, seuls 80 refusent. Parmi eux figurent les socialistes girondins Fernand AUDEGUIL, Justin LUQUOT, et de nouveau bien sûr G. CABANNES, l’homme des lucidités courageuses, mais aussi Jean ODIN, sénateur de la gauche démocratique et Jean Emmanuel ROY, radical-socialiste. Lorsque les hostilités militaires se sont déclenchées, Paul FAURE, le secrétaire général de la S.F.I.O., désespéré selon son expression, s’et enfermé chez lui, laissant les socialistes sans directive ni coordination.
L’OCCUPATION ET LA RESISTANCE
La République suspendue
Comme en décembre 1870 après la défaite de Sedan, comme en septembre 1914 après la chute de Charleroi, les pouvoirs publics se réfugient à Bordeaux avec la débâcle de 1940, Albert LEBRUN, président de la République, s’installe à l’hôtel de la Préfecture, Paul REYNAUD, encore président du Conseil pour quelques jours, loge à l’hôtel du commandement de la XVIIIe région militaire, Georges MANDEL, Ministre de l’Intérieur, emménage rue Esprit des Lois. Les ambassades prennent possession des châteaux du Sauternais ou du Libournais. Le 16 juin, Paul REYNAUD démissionne et le Maréchal PETAIN propose de faire “don de sa personne”. Le 17 juin, le Général de GAULLE, sous-secrétaire d’État à la Guerre, s’envole de l’aéroport de Mérignac pour Londres où le lendemain, il lancera son appel à poursuivre les combats. Le 25 juin, le maréchal PETAIN, devenu Président du Conseil, annonce l’armistice, puis assiste à une messe à la cathédrale SAINT ANDRE et à une cérémonie au Monument aux morts, place du XI novembre. Le soir, il tente de justifier sa décision et en appelle au “redressement intellectuel et moral”. Le 27 juin, il remanie son gouvernement qui n’est plus composé que de onze ministres, dont MARQUET qui succède à Georges MANDEL comme ministre de l’Intérieur. Le 29 juin, PETAIN quitte Bordeaux pour Vichy où il deviendra “chef de l’État français” et il obtiendra les pleins pouvoirs. Léon BLUM, lui, vit ses derniers jours de liberté, hébergé par son ami F. AUDEGUIL, 151 rue François de Sourdis. Au domicile de ce dernier, les discussions portent notamment sur la réponse à donner au Maréchal PETAIN qui a proposé aux socialistes de figurer dans son gouvernement. Le secrétaire Fédéral Robert VIEILLE demande que la vie du parti se poursuive. Le Populaire Girondin continue d’être publié.
La Troisième République, la République tout court, peut-on penser, prend fin. La Gironde est alors débordée par les réfugiés. Plus d’un millier de personnes et parmi eux, comme en 1914, beaucoup de Belges se pressent dans le Sud Gironde, notamment à Bazas. Bordeaux voit sa population doubler avant d’être occupée par les troupes allemandes. Le 25 juin 1940, après des bombardements causant la mort de 68 personnes, la ligne de démarcation entre zone occupée et “zone libre” divise la Gironde en deux. Toute la partie située à l’ouest de l’axe Castillon-Sauveterre-Langon-Captieux se situe en zone occupée. Des blockhaus sont construits autour de la tour Pey-Berland ou place des Quinconces. Coupable d’avoir levé le poing devant la bannière à croix gammée, gare Saint Jean, un homme de nationalité polonaise, Israël Leizer KARP est le premier civil fusillé sur le territoire français. Le Parti populaire français de J. DORIOT s’installe en Gironde ainsi que divers mouvements de collaboration. Bientôt en octobre 1940, le Journal “La Petite Gironde” s’interroge sur “Qui doit se considérer comme juif ?”. L’activité de Maurice SABATIER et de son secrétaire général, Maurice PAPON, font de la Gironde la deuxième préfecture de France par le nombre de juifs déportés (1528 victimes) et la troisième pour les opérations de “S.T.O.” 10 000 travailleurs sont envoyés de force en Allemagne au titre du service du travail obligatoire. La milice intervient à Sainte Foy la Grande ou contre douze adolescents à la Ferme de Richemont à Saucats.
En octobre 1940, le régime de Vichy suspend les sessions du Conseil Général et nomme un conseil départemental composé de conseillers généraux nommés par le Maréchal. Dans toutes les communes de plus de 2 000 habitants, les municipalités sont également nommées
Les militants du refus
Les forces de gauche sont alors reléguées dans la clandestinité. Les structures nationales n’existent plus depuis “la “disparition” de Paul FAURE et l’emprisonnement de Léon BLUM. La résistance sera d’abord une affaire de conscience et de réseaux d’individus.
Dès l’été 1940, un Comité secret d’action socialiste de la Résistance, futur Comité central girondin de la Résistance, se met en place au domicile de F. AUDEGUIL. Il ne regroupe qu’une dizaine de militants : Jean COSTEDOAT, Bertrand PINSOLLES, Roger MARCADE, maire de Pessac, André et Jean MEUNIER, André Le FLOCH, Robert BRETTES, Justin LUQUOT, Georges BONNAC. Ce dernier, directeur du bureau municipal de solidarité, devient responsable de l’antenne régionale du réseau de résistance clandestine “Libé Nord” et assure la liaison avec le Comité National de la Résistance. Il ronéotype des numéros du Populaire Girondin, diffusés sous le manteau. Arrêté le 26 mai 1943, Georges BONNAC trouvera la mort dans le camp de Mathausen. Devant la constante menace allemande, les réunions se déplacent. Elles ont lieu chez MALBOS, au bar Delta, 125 rue d’Arès, devenue aujourd’hui rue Georges BONNAC, puis au cabinet de l’avocat Jean COSTEDOAT, et enfin à partir de 1943 tous les quinze jours au domicile d’Edgar DOMENGINE, rue du Chai des Farines. Dans toute la Gironde, des socialistes s’engagent : P.E. GUILLET, Max POUMEYROL, Jean Elien JAMBON… Mobilisés P. LAGORCE et A. TREUILLE sont prisonniers. AUDEGUIL, CABANNES, LUQUOT sont démis de leurs fonctions par le Régime de Vichy. JR GUYON gagne le maquis. D’autres sont internés au camp de Mérignac ou, comme le Docteur MARCADE, au Fort du Hâ. Bientôt toute la gauche entre dans la résistance. Charles TILLON, délégué du parti communiste, n’attend pas que l’Allemagne envahisse l’U.R.S.S. pour distribuer des tracts à Bordeaux. La gauche tout entière subit la répression de la Gestapo installée au Bouscat. Cinquante otages sont exécutés au camp de Souge en octobre 1941. Parmi eux figurent un grand nombre de communistes et notamment le fils de René DUHOURQUET, lui-même déporté à Dachau ou le mari de Renée REYRAUD, seule femme parlementaire de la Quatrième République, elle-même transférée à Ravensbrück. Redevenu simple député de la Gironde, arrêté dés le 17 juin 1940 à Bordeaux, envoyé en captivité en Allemagne, Georges MANDEL ne ressort de détention que pour être abattu de neuf balles par la milice en juillet 1944 près de Versailles. Les opérations contre la résistance sont particulièrement violentes comme celle menée à Blasimon et Mauriac où les corps des résistants sont carbonisés et des maisons incendiées. Au total, la Gironde connaîtra 7 500 arrestations, cinq cent fusillés, 15 000 “S.T.O.”, 1 300 déportés politiques dont 900 ne reviendront pas, 1690 déportés “raciaux” dont 223 enfants qui presque tous disparaîtront.
la collaboration
Pendant ces années, MARQUET a choisi ouvertement l’amitié avec l’occupant. Ministre de PETAIN, il intrigue pour que ce dernier, trop âgé, cède la place à plus jeune, en pensant sans doute à son ami LAVAL. Il sera démissionné par le Maréchal au bout de quelques mois. A Bordeaux, l’opinion n’est pas insensible aux thèses de son Maire. La conférence sur la collaboration franco-allemande connaît un tel succès que son auteur, Philippe HENRIOT, secrétaire d’État à la Propagande de Pierre LAVAL, doit la rééditer à trois reprises. Organisée après la dissolution des loges et la publication des noms des dignitaires francs-maçons dans le Journal Officiel, l’exposition “anti-maçonnique” est également très fréquentée. L’exposition “Le bolchevisme en Europe” au musée de la mairie de Bordeaux attire 100 000 visiteurs. Le 27 mars 1942, Adrien MARQUET inaugure une manifestation dans les jardins de la Mairie : “Le Juif et la France”. 61 213 personnes parmi lesquelles les enfants des écoles se presseront pour visionner notamment deux films “Le petit Juif” et “Les corrupteurs”. Le journal “La Petite Gironde” tire les leçons de ce qui se veut une démonstration :
“Quarante jours auront suffi pour que nos concitoyens se rendent compte du péril juif. Un vieil usage veut que dans toute enquête criminelle, l’on recherche la femme. Désormais, nous savons que dans les causes de toute misère, faillites, catastrophes financières, scandales ou guerres, nous devons rechercher le Juif“.
le destin d’un socialiste résistant
Pendant toutes ses années, un militant incarne l’idéal socialiste. Aujourd’hui, il semble presque oublié même si une plaque porte son nom à l’angle d’une place de Bordeaux. Par une journée froide d’hiver, son corps fût, il est vrai, jeté à la fosse commune. Dans le secret d’un camp proche du Tyrol, ses tortionnaires l’avaient destiné à l’oubli jusque dans sa mort. Il était coupable de s’être très tôt engagé contre l’occupant, d’avoir participé à la fondation de Libé-Nord, d’être l’organisateur de groupes armés dans le département et l’instigateur d’opérations de parachutage ou de sabotage. Avant la guerre, André MEUNIER dit Mureine représentait les socialistes à la tête de la Fédération où il avait succédé à son père Jean. Il s’était battu inlassablement contre MARQUET et les néo-socialistes, il s’était opposé au pacifisme défaitiste de Paul FAURE et avait soutenu Léon BLUM. En 1937, il avait été élu Conseiller général du 6éme canton de Bordeaux. Arrêté une première fois le 4 août 1943, il est enfermé pendant cent jours au Fort du Hâ. Libéré, d’autres que lui auraient arrêté tout engagement. MUREINE les a poursuivis jusqu’à être dénoncé, arrêté de nouveau le 23 mai 1944, déporté à Dachau, puis à Hersbruck. Pendant plus de deux ans, personne ne sut s’il était vivant ou mort. Sa disparition survenue le 20 décembre 1944 selon un co-détenu ne sera officielle qu’en août 1946. André MUREINE a marqué la mémoire socialiste :
« Et voilà. Ce bout de papier administratif vient irrévocablement de mettre le point final à une destinée humaine. André MUREINE est mort. Et c’est seulement maintenant, assis à ma table, tranquille, sous la lueur de la lampe, devant ma page blanche et dans le silence de la nuit que je réalise pleinement ce qu’était André pour nous et que nous l’avons perdu. Ce garçon jeune, aux yeux vifs et au sourire confiant avait été des quelques obstinés qui s’étaient acharnés à maintenir le parti socialiste en Gironde lorsque MARQUET l’ébranlait fortement du vent de son ambition déchaînée… Il fut des premiers à faire son devoir envers la patrie attaquée… Il fut un agent actif des premiers groupes de résistants, l’un des fondateurs du Comité d’Action Socialiste ».
Très loin de la Gironde, André MUREINE a disparu et sans doute avec lui une partie de notre futur. S’il était revenu de déportation, la vie du parti socialiste n’aurait pu reprendre sans lui. Le Secrétaire Fédéral des années éprouvantes d’avant-guerre possédait une culture politique qui faisait défaut à F. AUDEGUIL. Le résistant bénéficiait d’une aura dont était privé R. CASSAGNE. Vivant, André MUREINE aurait certainement joué les premiers rôles à la Libération.
LA LIBERATION ET SES BOULEVERSEMENTS
La Gironde sera l’un des derniers départements français à être entièrement libéré. Jusqu’en avril 1945, à la pointe du Médoc, transformée par l’occupant en camp retranché permettant de contrôler l’estuaire, plusieurs milliers de soldats allemands affrontent les nouvelles autorités militaires. Contrairement à une idée parfois répandue, la Gironde a durement été frappée par les années d’occupation. Si le port de Bordeaux est à peu près intact, les installations portuaires de Blaye et Pauillac sont détruites de même qu’une partie de l’aéroport de Mérignac. La plupart des axes routiers ou ferroviaires sont coupés.
La concorde nationale
L’Histoire se poursuit et comme d’habitude après une crise, elle bouge les lignes politiques traditionnelles. Les premiers mois de la Libération voient ainsi le retour des prisonniers et des déportés. Le climat est bien entendu à la concorde entre les opposants au nazisme
“Depuis notre rentrée en France, dés notre passage à la frontière et jusqu’à notre coin de démobilisation, partout, en s’adressant à nous, on nous dit : “Ah ! les prisonniers et déportés, on compte beaucoup sur vous. Il n’y a que vous qui puissiez faire redresser la situation. À tous ceux auxquels j’ai répondu, j’ai dit : “ne vous faites pas trop d’illusions avec les prisonniers”. Ceux qui étaient militants avant la guerre, le sont demeurés, leur esprit militaire y a certainement gagné, si nous en jugeons du moins par ceux du camp où nous avons milité, dans la clandestinité naturellement, car socialistes et communistes ont travaillé en commun et en parfaite fraternité. Là-bas, il n’y avait point de dosage électoral, de questions de principes, de virgule ou de ponctuation pour nous chicaner“.
D’août 1944 à janvier 1946, DE GAULLE forme plusieurs gouvernements d’unité nationale auxquels participent les forces de la Résistance parmi lesquelles la S.F.I.O, le Parti Communiste ou encore Pierre MENDES FRANCE qui démissionnera dés 1945 afin de protester contre le refus d’un plan de rigueur monétaire.
Ces mois sont marqués par la vague des nationalisations (Renault, les Houillères du Nord, les transports avec la création de la SNCF et d’Air France) et des réformes sociales avec les ordonnances instituant la Sécurité Sociale. Ils sont aussi ceux du renouveau syndical avec une CGT réunifiée, rassemblant cinq millions d’adhérents, et l’extension du pouvoir des comités d’entreprises ou l’élaboration d’un statut de la fonction publique. Ils sont enfin également ceux d’une mutation de la presse. Interdite pour fait de collaboration, la “Petite Gironde” cède la place à huit quotidiens parmi lesquels “Sud Ouest”, “France Libre”, journal des F.F.I., “La Gironde Populaire” communiste et plus tard “Bordeaux Midi- le Populaire du Sud-Ouest”, journal de la Fédération socialiste.
la domination de la S.F.I.O.
En novembre 1944, la S.F.I.O. est la première organisation politique à tenir un congrès extraordinaire. Elle procède à une épuration rigoureuse, elle exclut et frappe d’inéligibilité les parlementaires ayant voté les pleins pouvoirs au Maréchal PETAIN. Le renouvellement du personnel politique est d’ailleurs général. En Gironde, seul un tiers des maires, trois députés sur treize, treize conseillers généraux sur cinquante retrouvent leurs mandats. Les consignes nationales ont été suivies avec rigueur :
« Tous les camarades ayant fait acte de résistance doivent immédiatement se réunir et constituer un bureau dont la composition ainsi que l’adresse des camarades qui le composent seront envoyées au Secrétariat Fédéral du Parti, 125 rue d’Arès à Bordeaux. Doivent être impitoyablement refoulés hors du Parti les ex-camarades qui, sous une forme ou une autre, auraient depuis juin 1940 pris position contre la Résistance et contre le Parti. Doivent être assimilés à ces derniers tous ceux qui auraient pris place parmi les trafiquants du marché noir.»
La Gironde a attendu en vain le retour de déportation de son Secrétaire Fédéral. En septembre 1944, Pierre Emmanuel GUILLET, habitué aux responsabilités, assure le secrétariat fédéral par intérim avant que le congrès ne désigne Jean MEUNIER, père d’André, déjà lui-même secrétaire fédéral avant la guerre, André TREUILLE devenant secrétaire administratif. Les instances fédérales retrouvent d’ailleurs la plupart de ses animateurs d’avant-guerres, à l’exception notable de Robert VIELLE, exclu pour “paulfaurisme”. La cinquième Fédération socialiste de France dépasse les 10 000 adhérents – son record – répartis en 285 sections. La plus importante est celle de Mérignac, suivie de celle de Bègles dirigée par Max POUMEYROL. Depuis mars 1945, elle possède un quotidien “ Bordeaux Matin – Populaire du Sud-Ouest” dirigé par René CASSAGNE, deux hebdomadaires internes, “Le Populaire Girondin” qui a succédé à l’Unité Socialiste et “L’Elan social” dans l’arrondissement de Libourne. L’union des groupes socialistes d’entreprises prépare sa propre revue “Le lien socialiste Girondin”. Les Jeunesses Socialistes, à la tenue chemise bleue et cravate rouge, comptent 1000 adhérents.
Le 21 octobre 1945, lors d’ un référendum, approuvé par la S.F.I.O., 96% des Français répondent “oui” à la mise en place d’une assemblée constituante, c’est-à-dire à une nouvelle République. Le même jour, une Assemblée constituante est élue. Les résultats sanctionnent les attitudes pendant l’occupation. Avant la guerre, détenant trente-trois chefs-lieux de cantons sur quarante et un, le radicalisme dominait la Gironde comme d’ailleurs l’ensemble de la France. Dans l’ensemble du pays, le Parti communiste arrive en tête (26%), devant le MRP (25,6%) et la S.F.I.O. (24,6%). En Gironde, les socialistes deviennent la première force politique du département. Aux élections législatives du 21 octobre 1945, ils obtiennent 35,76% des voix et quatre sièges de députés (AUGEGUIL, GUILLET, CABANNES, GUYON). Ils comptent 81 maires dont neuf dans des chefs-lieux de cantons, 890 conseillers municipaux sur 6 687. Presque partout, ses scores dépassent les 20 % sauf dans le Blayais et le Médoc qui restent encore des terres de mission. Aux élections municipales d’avril et mai 1945, Bordeaux avec F. AUDEGUIL, Mérignac grâce à Robert BRETTES, Audenge (Daniel DIGNEAUX), Castillon (GUICHARD), Langon (René GANDRIAUT), Auros (Adrien CAHON) deviennent socialistes. Libourne le reste avec Jean BERNARDET comme Saint Macaire (Jean THOMAS), Coutras (Antoinette LUQUOT), Saint Médard en Jalles (A. LARROQUE), Talence (G. LASSERRE), Le Bouscat (Marius MARCHANDOU), Pessac (R.COHE). Bègles et Cenon sont dirigés par des municipalités communistes (OLIVIER et ROSPIDE).
un président socialiste du Conseil Général
Les élections cantonales de septembre 1945 confirment cette omniprésence. La nouvelle République, quotidien du Mouvement de Libération Nationale, titre “Magnifique Résultat”. Comme lors des élections législatives, les radicaux s’effondrent. Les socialistes doublent leur nombre de sièges et obtiennent vingt conseillers généraux sur cinquante alors que le parti communiste dispose pour la première fois de deux élus à Bègles avec DUHOURQUET, futur conseiller de la République (sénateur) et à Saint Symphorien avec COQUET. Avec 45 voix sur 48, F. AUDEGUIL, maire de Bordeaux, devient le premier président socialiste du Conseil Général. Lors de la séance du 30 octobre 1945, le nouveau Président rappelle les particularités de son élection :
“Une longue tradition qui n’était sans doute pas l’effet du hasard, avait voulu jusqu’ici que le Président du Conseil Général de la Gironde ne soit ni le maire de Bordeaux ni un représentant de notre grande ville sans doute pour éviter même l’apparence que les intérêts ruraux pourraient être sacrifiés aux intérêts urbains. Pourtant, hier, dans un élan de quasi-unanimité, vous avez rompu la tradition…Je n’ai pas la présomption de croire que mon nom a été le symbole d’un ralliement tardif. J’ai plutôt la conviction certaine qu’un changement profond s’est opéré dans nos cœurs, au lendemain de l’épreuve commune que nous avons supportée sans fléchir et qu’il n’y a plus dans cette assemblée ni ruraux ni urbains mais simplement des Girondins dévoués à la France. C’est peut-être le tribut de notre souffrance, mais sans doute aussi le gage de notre résurrection.”
De cette présidence de F. AUDEGUIL, nous pouvons aussi retenir ces autres paroles prononcées le même jour :
“La peur, le Pays vient de dire qu’il ne la connaît pas et qu’il ne veut plus la connaître. Il appelle de ses vœux un nouveau tempérament de la France, une société conduite par des mobiles autres que le lucre, mais avant tout inspirée par le dévouement au bien de l’État. C’est dans cet esprit nouveau que je vous engage à remplir la mission et la tâche qui vous sont confiées”.
F. AUDEGUIL situe ainsi parfaitement la nouveauté de son exécutif départemental. La quasi-unanimité réalisée sur son nom salue d’abord le résistant. Elle s’effritera avec l’éloignement du souvenir de la guerre. En fait, très rapidement, F. AUDEGUIL se verra reprocher l’omniprésence des conseillers généraux urbains et son Bureau constitué exclusivement d’élus de Bordeaux, Libourne et Arcachon. Comme lui-même le note, la direction du Département rompt avec une profonde tradition rurale à laquelle seule avait dérogé la présidence d’Émile FOURCAND, en 1871, également maire de Bordeaux. Elu avec des voix allant bien au-delà de la gauche socialiste, F. AUDEGUIL sera critiqué pour son absence d’ouverture politique, renforcée par l’exclusion du communiste DUHOURQUET du bureau en 1946. En dépit d’une majorité socialiste confirmée – à un degré moindre – en 1949, l’unanimité de la Libération va progressivement disparaître.
Les femmes votent
Lors de ces élections d’après-guerre, un grand évènement est intervenu : les femmes votent. Depuis les années 20, le droit de vote des femmes a fait l’objet de fréquents débats parlementaires, en particulier dés 1920 à l’initiative de Jules GUESDE. Il avait même été envisagé d’accorder le droit des femmes aux seules veuves de guerre, ce qui était toutefois une solution niant la femme en tant que citoyenne à part entière. Par trois fois, l’Assemblée nationale avait voté le texte. Par trois fois, le Sénat l’avait rejeté. En juillet 1936, de nouveau une très forte majorité de députés demande l’égalité politique entre homme et femme. Pressé par la guerre, le Sénat n’aura pas le temps d’examiner le projet de loi. Ni électrice ni éligible, les femmes accèdent pourtant aux responsabilités dans le gouvernement du Front Populaire. Léon BLUM nomme, en particulier, la périgourdine Suzanne LACORE, sous-secrétaire d’Etat à l’Education Nationale et à l’Enfance.
Dés 1932, S. LACORE a parfaitement résumé le sens du combat mené par les femmes :
“Aujourd’hui, plus vigoureusement qu’hier encore, elle veut cesser d’être considérée comme l’esclave de l’homme. Elle entend être, non comme le disait récemment une voix autorisée d’universitaire, “une ménagère et une maman avant tout”. Avant tout, elle veut être elle-même. Non, un moyen, mais un être humain ayant sa fin en soi. Elle veut son droit au travail, garantie d’indépendance et de dignité. Elle veut sa libération de la tutelle juridique de l’homme. Comme ouvrière, comme ménagère, comme femme, elle est la victime de la mauvaise organisation sociale: elle réclame le droit de collaborer, par son entrée dans l’arène politique, à l’œuvre de réforme et de salut qui sollicite le concours de tous les êtres ayant un cœur et un cerveau”.
En Gironde, Jeanne MUREINE est l’une des militantes les plus actives. Elle est l’une des 31 titulaires du Comité national des Femmes socialistes dès sa création au congrès de Tours en 1931. Elle sera constamment réélue aux côtés notamment de Suzanne BUISSON, animatrice nationale du mouvement et de Suzanne LACORE. À ses débuts, les groupes femmes sont peu nombreux : 220 dont la moitié dans le département de la Seine et 26 en Gironde. Dés 1933, les effectifs passeront à 3 400 dont 193 Girondines. Ce faible nombre de militantes donne lieu à des débats lors des congrès. En 1936, à Paris, le bordelais COSTEDOAT croit ainsi trouver une explication qui évidemment ne satisfera pas grand monde :
“Une des raisons qui retiennent les femmes de nos camarades chez elles est souvent les frais de timbre qui les empêche lorsque déjà leur mari cotise, de cotiser également. C’est la raison pour laquelle je suis amené ici pour notre Fédération, à demander de diminuer le prix du timbre pour les femmes dont les maris sont déjà au Parti”.
L’Ordonnance du 21 avril 1944 reconnaît enfin aux Françaises un droit qu’elles étaient seules à ne pas détenir en Europe et dont elle avait été exclue lors de la Révolution Française. Elles seront désormais électrices et éligibles. En Gironde, les femmes représenteront 54 % de l’électorat.
Si les femmes peuvent désormais prendre part aux scrutins, elles sont rarement candidates et encore moins souvent élues. Au congrès de Paris en 1946, le secrétariat aux questions féminines dresse le bilan des différents scrutins.
« le Parti Socialiste ne semble pas consentir encore l’effort nécessaire pour que les femmes entrent en plus grand nombre au Parlement. Certes, en vue du scrutin du 2 juin, il a mis de nombreuses femmes sur ses listes, 70 environ, cependant que le Parti Communiste en avait plus de 100, le M.R.P. 60 environ. Mais très peu de femmes dans notre parti étaient mises sur les listes en position d’être élues… Cinq femmes seulement ont pu être élues contre six à la dernière Constituante »
Aux élections législatives de 1945 et 1946, les listes girondines comprennent 28 femmes et 167 hommes. À l’exception notable de Renée REYRAUD, nº 2 de la liste communiste en 1946, première femme à être élue députée de la Gironde, elles occupent des places symboliques. Sur les listes S.F.I.O., Antoinette LUQUOT est 7e sur 9 en octobre 1945, 6e sur 9 en juin 1946, 4e sur 10 en novembre 1946. Lors des élections municipales de la Libération, Antoinette LUQUOT sera toutefois l’une des trois premières femmes maires (Coutras) avec la radicale socialiste Mme de la Seiglière (Les Blaigneaux) et la radicale indépendante Mlle Charon (Mouillac). Au total, quarante femmes sont conseillères municipales. Aux élections cantonales, neuf femmes se présentent dont une S.F.I.O. et aucune ne sera élue. Il faudra d’ailleurs attendre 1982 pour qu’une femme socialiste, Marcelle AMOUROUX, entre au Conseil Général.
Pourtant, cette faible représentation ne semble pas alors constituer la préoccupation première des femmes. Leur volonté est d’abord de mobiliser l’électorat féminin en faveur du changement :
“La bataille électorale terminée, les femmes qui, pour la première fois, ont participé aux destinées du pays, peuvent être fières. Elles ont bien voté. Elles ont affirmé leur volonté républicaine… Il nous appartient donc à nous les militantes de rallier autour de notre drapeau celles qui hésitent et de les grouper dans la vieille maison du parti… Nous avons certes et les voix des femmes y sont pour quelque chose, réalisé des progrès sensibles dans le pays, mais, si nous ne faisons pas un peu de doctrine, non seulement à l’extérieur, mais dans nos propres rangs, nous connaîtrons à bref délai sinon le recul du moins la désorganisation de nos cadres et de nos militants pour la plus grande joie des partis voisins aussi bien du radicalisme bourgeois que de la réaction haineuse”.
Au sein de la Fédération, pour la première fois, en 1946, deux femmes siègent à la Commission administrative : Marguerite COURSERAND et Yvette GUILLET, déléguée aux femmes socialistes. Marie-Antoinette GARROU est déléguée régionale à la propagande.
LA IV éme REPUBLIQUE
QUEL SOCIALISME, AVEC QUELS ALLIES ?
Les premières années de la Quatrième République sont marquées par une discussion stratégique entre Daniel MAYER, secrétaire général depuis 1943, soutenu par Léon BLUM, de retour de déportation, et Guy MOLLET. Les premiers se prononcent pour un grand parti de type travailliste, englobant éventuellement le M.R.P., nouvelle force politique de l’après-guerre. Le second défend la fidélité à la doctrine marxiste et pose de nouveau la question de la laïcité en demandant la suppression des subventions accordées aux écoles privées, ce qui de facto rend impossible toute alliance avec les catholiques sociaux. Le 4 septembre 1946, à l’issue du congrès national où Léon BLUM prononce son dernier discours, Guy MOLLET l’emporte. Il restera à la tête du parti jusqu’en 1969. Désormais, le leader du Parti deviendra celui de tous les socialistes. Guy MOLLET, s’appuyant sur des Fédérations puissantes, parmi lesquelles la Gironde, met fin à la dyarchie constante qui avait marqué la S.F.I.O. entre d’un côté le Secrétariat Général du parti et de l’autre le Groupe parlementaire.
s’allier avec les communistes ou les centristes ?
Mais déjà, un nouveau cycle électoral est apparu lors des élections législatives d’octobre 1945. La géographie politique d’avant-guerre recouvre peu à peu les bouleversements de la Libération. En Gironde, les maires élus avant 1939, de nouveau candidats, sont systématiquement réélus. Abel BOIREAU, par exemple, à Libourne bien que nommé maire par le pouvoir vichyssois, réussit à reprendre la mairie au détriment d’un authentique résistant, Jean BERNARDET lors des élections municipales d’octobre 1947. Comme sous la IIIe République, les électeurs semblent de nouveau privilégier la notabilité de l’élu et ses attaches locales plus que son appartenance politique. En outre, après avoir bénéficié de son attitude pendant la guerre et d’un appareil capable de se mobiliser dès les premiers jours de la Libération, la S.F.I.O. se trouve de nouveau confrontée à la question du pouvoir, des hommes pouvant l’exercer, des alliances à passer ou à éviter. L’interrogation est alors d’autant plus redoutable que tout gouvernement doit faire face à la pénurie, puis à l’inflation, mais aussi à la décolonisation en Indochine et bientôt en Algérie avant de se heurter au choix européen en matière de défense. Entre 1951 et 1953, la Gironde connaîtra de grandes grèves souvent organisées par une C.G.T. très puissante sur des thèmes nationaux, en particulier l’augmentation du SMIG. Les arrêts de travail et les occupations d’usines se multiplieront à Sidélor, Dassault, les Forges et chantiers de Gironde, les Aciéries Homécourt ou encore dans la fonction publique et chez les dockers.
Dans cet effacement progressif du consensus de la Libération, la question des alliances se pose une nouvelle fois. Le choix des Girondins révèle l’une des rares divergences avec le dirigeant inamovible du parti, Guy MOLLET dont elle sera l’un des soutiens jusqu’en 1969. Dans l’immédiat après-guerre, les Girondins sont particulièrement favorables au rapprochement avec les communistes. Dés janvier 1945, ils ont constitué une “Commission de l’Unité“. Opposé à ces initiatives, le secrétaire fédéral P. E. GUILLET informe la direction nationale :
« Il est bien exact qu’un groupe d’une section de Mérignac a décidé de fusionner avec une cellule communiste en déclarant constituer une section du Parti Ouvrier français ». De même, le groupe Marcel SEMBAT de Bordeaux a décidé d’établir des contacts permanents en vue de réaliser l’unité par la base avec le Parti Communiste. Je t’envoie également un communiqué qui m’a été adressé en commun par la cellule communiste et le groupe S.F.I.O. de la Tresne… Il existe en Gironde un mouvement unitaire extrêmement fort. Je pense qu’il est absolument nécessaire de clarifier la situation. Ne serait-il pas opportun de publier un texte indiquant à nos sections et groupes que ceux d’entre eux qui tenteraient de réaliser, au mépris de la discipline socialiste, l’unification par la base, s’excluraient eux-mêmes du Parti ? »
En 1946, Henri DESCHAMPS, René CASSAGNE, André TREUILLE, Jean MEUNIER, Robert BRETTES continuent pourtant de se prononcer en faveur de la réalisation d’un “grand parti ouvrier français“. La Commission administrative crée même le 27 janvier 1946 un “Comité d’entente fédéral”. Immédiatement, l’ancien Girondin Marcel CACHIN, devenu directeur de l’Humanité, lance un appel à la fusion des deux partis. La Gironde se heurte alors à la direction nationale qui lui rappelle fermement que seul le comité directeur est habilité à traiter des relations avec les organisations politiques voisines. La révocation des ministres communistes du gouvernement RAMADIER en mai 1947, les grandes grèves de la même année qui aboutissent à une scission de la C.G.T. et à la création de la C.G.T. FO, l’alignement aveugle du PCF sur la politique stalinienne, la guerre froide mettront un terme provisoire à l’alliance de toutes les forces de gauche. Dès lors, chaque élection connaîtra un affrontement de plus en plus dur entre les deux principales forces de la gauche. Aux municipales de 1947, grâce à une alliance électorale avec le RPF, les socialistes s’emparent de deux municipalités communistes : Cenon où Louis DUVIN succède à Jean ROSPIDE et Bègles auprès d’un maire de droite, Marcel BOUC qui a défait Olivier MARIUS.
Voulant se démarquer tant du gaullisme que du communisme, la S.F.I.O. se met à espérer dans l’émergence d’une troisième force qu’elle composerait avec le Parti Radical et le MRP. La Fédération de la Gironde s’y montre fortement hostile. Lors du congrès fédéral d’août 1946, les socialistes girondins s’opposent à la direction nationale de Daniel MAYER. René CASSAGNE et Robert BRETTES défendent une même motion selon laquelle :
“le tripartisme conduit à une impasse. Réclamons du peuple une confiance accrue et laissons les autres organisations s’épuiser dans leurs efforts de sauvetage du capitalisme“.
De nouveau en mai 1947, la motion girondine qui se prononce pour le retrait des ministres socialistes du gouvernement RAMADIER devance largement la motion défendue par Guy MOLLET. En 1948, les girondins expriment encore nettement leur position :
« La Fédération considère que les deux ennemis du Parti et de la République sont sur le même rang le R.P.F. et le Parti Communiste Stalinien, que le Parti ne doit faire aucun choix entre eux en vue de s’allier avec l’un contre l’autre, que repoussant toute compromission avec les deux, il donne au pouvoir légal républicain la force suffisante pour protéger la République contre leurs entreprises »
Les girondins réclament également”un virage à gauche”.
le reflux électoral
Il est vrai que le pouvoir local fuit progressivement les socialistes girondins malmenés d’abord par le MRP d’Henri TEITGEN, député de Bordeaux et Garde des Sceaux, puis par les gaullistes. Une partie de l’électorat socialiste s’est également reportée sur le parti communiste, notamment sur la rive droite. En deux ans, les socialistes perdent un tiers de leurs électeurs et la moitié de leurs députés. Lors des élections municipales d’octobre 1947, moins de deux ans après le triomphe de 1945, les socialistes cèdent Bordeaux au profit de Jacques CHABAN-DELMAS. Se présentant sous l’étiquette radicale, CHABAN a mené campagne sur le thème : “je ne suis pas un professionnel de la politique” et s’est réclamé autant du Général DE GAULLE que de MENDES FRANCE… Dans l’ensemble du département, le R.P.F. qui vient d’apparaître concrétise son implantation au détriment des socialistes. La S.F.I.O. perd ainsi Libourne (Bernadet), Audenge (Digneaux), Talence (Lasserre), Pessac (Cohé), Saint Médard en Jalles (Menaut), Villenave-d’ornon (Coin), Soulac (Marcade), Pauillac. Elle n’a aucun maire élu dans un chef-lieu de canton sauf à Carbon-Blanc. Elle accède toutefois aux responsabilités à Cenon et Bègles dans des conditions ambiguës (cf. supra), et demeure fortement implantée dans le Sud Gironde (Langon, Saint Macaire, Grignols, Captieux). Lors des élections cantonales de 1949, les mauvais désistements entre socialistes et communistes font perdre aux premiers Pauillac de sept voix et aux seconds Bègles et Bordeaux VI. Le R.P.F. s’empare également de Libourne et Saint Macaire. Même si F. AUDEGUIL est réélu à la présidence du Conseil Général, il doit désormais composer avec une opposition plus forte et avec un groupe communiste qui refuse de voter le budget en 1950 et 1951.
L’année 1951 est celle de nouvelles sanctions. Les socialistes girondins emmenés par GUILLET refusent les “apparentements” avec les Indépendants que propose la direction nationale. En juin 1951, seul F. AUDEGUIL est élu député. En octobre 1951, le reflux aux élections cantonales est accentué par la division de la gauche. Le parti communiste maintient ses candidats au second tour dans les cantons urbains et fait battre AUDEGUIL, BRETTES, GUILLET, COSTEDOAT alors que le total des voix de gauche dans ces cantons dépasse 55% au second tour. La majorité de gauche du Conseil Général est défaite. Raymond BRUN, soutenu par CHABAN, est élu président. Il le restera jusqu’en 1976. De 1945 à 1955, la droite a, il est vrai, gagné 14 des 15 cantons ayant changé d’élu. Refusant l’alliance avec le parti communiste tout en n’acceptant que ponctuellement des accords avec les radicaux, les socialistes se sont isolés. Pour longtemps, ils viennent de perdre le milieu urbain sans avoir réussi à s’implanter en milieu rural.
Parallèlement au déclin électoral, la Fédération s’affaiblit. En mars 1947, son quotidien “BORDEAUX MATIN” disparaît. En juillet 1949, “LE POPULAIRE GIRONDIN” cesse également. En 1950, le nombre d’adhérents s’est réduit à 2 750 en dépit de la création des cercles Jean JAURES destinés aux enseignants et aux intellectuels et des liens noués avec Force Ouvrière. Etroitement encadré, considéré comme un lieu d’éducation plus que d’expression – il est vrai souvent dissidente – le mouvement de la jeunesse socialiste compte quelques dizaines d’adhérents.
de nouveaux leaders
Fin juin1951, après les élections législatives, Henri DESCHAMPS succède à P.E. GUILLET à la tête de la Fédération. Selon les rapports nationaux, ce remplacement a amélioré une vie interne marquée par des dissensions. H. DESCHAMPS impose certainement un nouveau style comme en témoigne la lettre qu’il adresse à FLOCARD, délégué national du Parti :
« J’apprends par la presse parisienne.. que d’un seul coup de poing, d’un seul, tu as envoyé dans les décors un contradicteur communiste qui au cours d’une réunion avait émis la prétention de s’emparer du micro alors que tu entendais bien en conserver l’usage !. Je viens donc te présenter des félicitations chaleureuses. .. J’ai pris bonne note de ton exploit et je te réserve pour ton futur passage en Gironde quelques coins un tantinet agités où tu pourras donner toute ta mesure ».
À la veille du congrès fédéral administratif de janvier 1952, H. DESCHAMPS publie un rapport dans lequel il rappelle les motifs de sa nomination :
« La Fédération a connu au moment des élections législatives une crise profonde. Des camarades, à tort ou à raison, ce n’est pas à moi de juger, ont pensé que le rang qu’ils avaient reçu dans les listes de candidats du Parti ne correspondaient ni à leur valeur ni à l’intérêt du Parti. D’où enquêtes et démissions spectaculaires, retraites sur l’Aventin, démissions, d’où désarroi et colère dans le Parti. »
Nous apprenons aussi que :
« la Fédération a conservé ses effectifs » (2 800 adhérents), que « la comptabilité est extrêmement bien tenue », « que la section de Villenave d’Ornon a fait couvrir par la Fédération les dépenses résultant de la campagne électorale municipale, certains conseillers généraux ont demandé le remboursement de dépenses créant ainsi des précédents qu’il serait dangereux de généraliser», qu’enfin « l’insuffisance du montant des cotisations des élus est regrettable. Sur les 400 élus du département, 80 seulement se sont acquittés de leurs cotisations ».
Jugé responsable de la dégradation politique des années 50, F. AUDEGUIL n’est déjà plus le porte-parole de la S.F.I.O. en Gironde. Il a perdu le conseil général. Il a cédé la Mairie après une calamiteuse campagne au cours de laquelle ce partisan authentique de la rupture avec le capitalisme a demandé de ne pas politiser les élections municipales… CHABAN-DELMAS ne s’est pas privé de lui répliquer qu’en ses temps de malheur, choisir était nécessaire. F. AUDEGUIL a en outre été sanctionné par la direction nationale pour avoir refusé, comme la moitié des députés socialistes, la création d’une Communauté européenne de Défense, question qui déchira profondément les socialistes dans les années 50. Au scrutin législatif de liste qui suit en 1956, F. AUDEGUIL se trouve relégué à la seconde place derrière A. LE FLOCH qui sera seul élu dans la 1re circonscription. Fernand AUDEGUIL quitte ainsi tristement une vie politique où il était toujours apparu comme un personnage atypique, passionné plus de musique que de tactiques électorales. Pendant longtemps, ceux qui l’ont fréquenté conserveront de lui le souvenir de leurs voyages en train où inlassablement, il pianotait sur son mini-harmonium.
Le mouvement socialiste est alors représenté par le premier socialiste girondin à accéder à des responsabilités ministérielles. Jean Raymond GUYON a effet été nommé secrétaire d’État au Budget dans le gouvernement BLUM de décembre 1946 et, à nouveau – à la demande de la S.F.I.O. précise le POPULAIRE – dans les gouvernements radicaux de BOURGES MAUNOURY et de Félix GAILLARD en juin 1957 et en novembre 1957. À Bordeaux, lors de la désignation interne des candidats à la Mairie, il s’est imposé face à l’ancien maire AUDEGUIL et aux conseillers généraux et municipaux J. COSTEDOAT et A. TREUILLE. À côté de J.R. GUYON, le socialisme girondin est également représenté par deux grandes figures, René CASSAGNE et Robert BRETTES, maires des deux places fortes du socialisme girondin, Cenon et Mérignac qui seront tour à tour secrétaires fédéraux en 1957 et en 1965. Eux comme leurs successeurs, Philippe MADRELLE et Michel SAINTE MARIE, marqueront durablement les uns la rive droite, les autres la rive gauche au point que l’on évoquera la coexistence, pas toujours pacifique, de deux Fédérations socialistes en Gironde.
la crise bordelaise
Pendant ces années, un double évènement va structurer, jusqu’à nos jours, la vie politique girondine. Ils donneront lieu à diverses interprétations sur un pacte, un “Yalta” bordelais, voir une vassalisation des socialistes à l’égard de J. CHABAN-DELMAS. L’examen des faits montre en réalité d’abord des situations de crise que les socialistes vont tenter de contourner avec pragmatisme. En fait, seuls les débats locaux et nationaux permettent d’apprécier la position des socialistes face à celui que le Populaire Girondin surnomme “le Pin Up Boy Radical”. Le CHABAN des années cinquante est alors moins le représentant d’une droite pure et dure que l’ancien résistant radical, prochain ministre des Travaux publics de MENDES FRANCE et futur Ministre d’État de Guy MOLLET.
Le premier de ces évènements remonte aux élections municipales du 26 avril 1953. Jean Raymond GUYON n’a pu reprendre la mairie de BORDEAUX, mais surtout il a obtenu deux fois moins de sièges que la liste “indépendante” de l’ancien député Paul ESTEBE (5 contre 10). En réalité, ce membre du cabinet du Maréchal PETAIN n’est que le prête-nom d’Adrien MARQUET, amnistié mais encore inéligible du fait d’un décret qui tarde à être publié. Après une campagne menée sur les thèmes locaux, le résultat électoral est d’une grande complexité : CHABAN, malmené, reste majoritaire, mais ne dispose que de 17 sièges sur 32. Les communistes ont obtenu cinq sièges. Lors de l’élection du Maire, chaque groupe vote pour son candidat et CHABAN est donc élu à la majorité relative de ses 17 voix. Il parvient également à faire adopter son budget de l’exercice 1954 en faisant voter article par article et en refusant un vote global qui, s’il était en usage, ne constituait pas une obligation. La crise municipale est dès lors rendue encore plus inévitable par ce qui est vécu comme une véritable provocation faite à l’égard de l’opposition. Les séances du conseil municipal suivantes en janvier et en février 1954 ne permettent l’adoption d’aucun texte faute de majorité. Le 31 mai, Jean COSTEDOAT obtient que soit votée une motion dénonçant l’indignité du maire et demandant la dissolution du conseil municipal. Le 21 juin, après une grève des agents des transports en commun, le conseil municipal est saisi d’un projet de délibération permettant de leur accorder une augmentation de salaire. Après une année de crise, les socialistes girondins se trouvent face à un choix qui ne sera pas sans conséquence. Ils peuvent s’allier au groupe des néo-socialistes, ce qui serait renier toute leur histoire depuis 1933 et mettre le Maire en minorité. Un tel blocage conduirait à la dissolution du conseil municipal et à de nouvelles élections où chacun craint une victoire d’un MARQUET redevenu éligible. Ils peuvent, au contraire, suivre les recommandations de la direction nationale de la S.F.I.O. et permettre à celui qui est d’abord perçu comme le Ministre des Travaux Publics de MENDES FRANCE d’administrer la ville. En définitive, avec l’accord de R. CASSAGNE et l’intervention de BRETTES, J.R. GUYON et les socialistes bordelais voteront l’augmentation des salaires et par la suite pratiqueront “une abstention constructive“. Les communistes feront d’ailleurs de même. Quatre élus de la liste ESTEBE rallieront CHABAN et lui donneront une majorité plus certaine. Le “Yalta” bordelais n’est autre qu’une fidélité aux années de résistance. Par la suite, chacun, CHABAN le premier, respectera la puissance électorale de l’autre tout en étant vigilant sur ses faiblesses comme le montrera l’épisode suivant de la Communauté Urbaine (cf. conclusions).
Parallèlement, le débat sur “un grand Bordeaux” a surgi. Dés 1949, relayé tant par le Préfet DELAUNAY que par le Maire de BORDEAUX, René CASSAGNE a demandé une politique d’ensemble de l’agglomération, puis a proposé la création d’un syndicat intercommunal regroupant les communes de rive droite et de rive gauche. René CASSAGNE souhaite d’ailleurs une élection au suffrage universel des représentants. La discussion, parfois violente entre socialistes, se poursuivra pendant des années entre ceux qui considèrent que seul un “district” assurera le développement de l’agglomération et ceux qui, comme Le FLOCH à Floirac, s’y opposent au nom de l’identité communale. Elle aboutira en 1966 à la création d’une communauté urbaine présidée par J. CHABAN-DELMAS, et où R. CASSAGNE, H. DESCHAMPS, A. LE FLOCH et R. BRETTES deviennent vice-présidents au terme d’un accord longuement négocié.
René CASSAGNE dénoncera d’emblée l’ambiguïté de la nouvelle structure :
« Les conditions dans lesquelles s’installe la Communauté sont très mauvaises et seront génératrices de différents grandissants… La véritable représentation ne pourra se faire comme je l’ai proposé à l’Assemblée nationale (sans résultat hélas) que par le suffrage universel ».
La crise bordelaise rebondira en 1977 lorsque CHABAN n’acceptera pas que les socialistes soient majoritaires. Elle a donné lieu à des interprétations discutables sur les relations entre les socialistes et CHABAN (cf. dernière partie).
l’épreuve du pouvoir et de la décolonisation
Depuis le gouvernement d’Antoine PINAY, la S.F.I.O. pratique une opposition plus ferme à l’égard des gouvernements successifs. La capitulation de Dien Bien Phu le 7 mai 1954 provoque le départ de LANIEL. Le Président COTY nomme alors le Radical socialiste Pierre MENDES FRANCE chef du gouvernement. Pendant huit mois, s’adressant directement à l’opinion, il tente de gouverner en dehors des partis. Sans participer à son gouvernement, la S.F.I.O. sera son plus fidèle soutien. Il met fin à la crise indochinoise et obtient des pouvoirs spéciaux en matière économique Il semble alors incarner le renouveau de la gauche non communiste. Le gouvernement MENDES FRANCE ne résistera pas à la crise en Afrique du Nord. Il est remplacé par Edgar FAURE contre lequel les socialistes votent.
De janvier 1956 à mai 1957, la S.F.I.O. assume directement les responsabilités du pouvoir. Le Front républicain conduit par Guy MOLLET associe MENDES FRANCE et les radicaux, J. CHABAN-DELMAS et les républicains sociaux, François MITTERRAND et l’U.D.S.R. Alors qu’il avait promis de mettre fin à une “guerre imbécile et sans issue” en Algérie, le gouvernement de Guy MOLLET ne survivra pas à l’allongement de la durée du service militaire, à l’envoi du contingent, à la violence outre-mer et aux bombes qui éclatent en métropole. Malgré une politique sociale intense (troisième semaine de congés payés, fonds national de solidarité, logement social), Guy MOLLET et la S.F.I.O. se verront pendant longtemps reprocher de ne pas avoir fait coïncider les paroles et les actes. Dans le même temps, le rêve d’un alternative soviétique s’effondre. Un rapport du nouveau secrétaire général KHROUCHTCHEV dénonce les crimes de STALINE. Une intervention de l’Armée rouge fait taire toute contestation en Pologne et en Hongrie. Le Parti Communiste se refuse à prendre conscience de la réalité du stalinisme et continue à évoquer l’existence d’un complot international justifiant l’agression soviétique.
Rédigée après une tournée du 6 au 15 décembre 1954, une note d’Edouard MARQUIS, délégué général du Parti, nous apprend quel est l’état de la Fédération avant le grand tournant de 1958 :
« Dans la Gironde comme ailleurs le nombre est très limité de Fédéraux qui fournissent un effort susceptible de faire progresser le parti alors que le terrain est excellent. Notre camarde DESCHAMPS, secrétaire Fédéral, a une cote personnelle dans la campagne bordelaise qui lui permet de regrouper des camarades isolés dans des sections cantonales. Sous son influence et celles de Raymond GUYON et de BRETTES on peut dire que la Fédération marche. Le seul point noir est la section de Bordeaux où j’ai pu constater une certaine divergence entre la Fédération et des éléments qui ne suivent pas toujours la discipline du Parti. D’un côté COSTEDOAT, avocat au barreau, AUDEGUIL, député et autres, par ailleurs, Raymond GUYON et la majorité de la C.A. De même au Conseil Général de la Gironde, CASSAGNE n’est pas toujours d’accord avec ses autres camarades socialistes et on peut noter un certain malaise que s’efforcent de dissiper Raymond GUYON, BRETTES et DESCHAMPS. »
AUTRE REPUBLIQUE, AUTRE GAUCHE
la S.F.I.O. confrontée à la crise algérienne et institutionnelle
Intervenu sous la menace des généraux d’Alger, le retour au pouvoir du Général de GAULLE, en juin 1958, oblige tous les partis politiques à des mutations. Une période particulièrement difficile s’ouvre pour la S.F.I.O. Pendant la Cinquième République, le nombre de militants poursuit d’ailleurs sa baisse amorcée depuis la Libération et passe de 2 800 en 1957 à 1700 en 1964, ce qui relègue la Gironde au 8 éme rang des Fédérations de France.
Aux élections législatives de novembre 1958, toute la France assiste à un raz-de-marée du nouveau parti gaulliste l’U.N.R. L’Aquitaine n’est pas épargnée : treize députés UNR, quatre modérés, trois radicaux. René CASSAGNE, dans la quatrième circonscription est le seul élu député de gauche des Pyrénées à la Loire .
Dans un climat dominé par une volonté de stabilité et de paix nationale, le Conseil Fédéral en mai 1958 suit les orientations nationales et approuve l’investiture du Général DE GAULLE comme la nomination de Guy MOLLET comme ministre d’Etat. A l’issue de débats houleux, notamment avec les sections bordelaises, René CASSAGNE, secrétaire Fédéral depuis 1957, parvient également à obtenir que les socialistes girondins se prononcent en faveur de la nouvelle constitution lors du référendum du 28 septembre 1958. La motion LAURENT, soutenue par G. MOLLET, rassemble 1583 mandats contre 217 à celle de GAZIER et 327 à celle de DEPREUX. J.R. GUYON explique la position de la Fédération dans un long article « Ce sera Oui », construit autour de la fidélité à Jean JAURES :
« Ne nous le dissimulons pas, le pire était à redouter. La guerre civile pouvait être la première conséquence inéluctable de la cassure effroyable qui s’est faite le 13 mai. Pour la première fois, dans notre histoire, l’Armée prenait position politique sur le Forum. Je voudrais pouvoir citer à cet égard les pages admirables dans lesquelles notre grand JAURES a exprimé sa foi et la ferveur qu’il éprouvait pour notre Armée française… »
Comme l’ensemble du parti, la Fédération approuvera également les référendums sur l’Algérie et les accords d’EVIAN. Elle doit – et son premier Secrétaire personnellement – alors faire face aux critiques acerbes du Parti communiste.
Toute la gauche politique et syndicale se retrouve en revanche rassemblée autour de la défense de la laïcité lorsque Michel DEBRE fait voter en 1959 une loi relative aux contrats entre l’État et les établissements privés d’éducation. La rupture avec le gaullisme est alors consommée. Elle sera confirmée lors du référendum du 28 octobre 1962 proposant l’élection au suffrage universel du Président de la République. En Gironde, si le “oui” l’emporte avec 57,8 %, il est toutefois nettement inférieur au résultat national (61,7%). Le “non” avait réuni outre les socialistes et les communistes, des centristes comme G. PORTMAN et RAMARONY.
Les socialistes sont confrontés au phénomène gaulliste et aux questions qui l’ont fait naître : crise algérienne, crise des institutions. Le rapport moral de l’année 1962 présenté par René CASSAGNE, Secrétaire Général et Roger SOL, secrétaire administratif, fait état des difficultés rencontrées par la S.F.I.O. :
“Les effectifs marquent une régression”, “un effort spécial de recrutement envers les jeunes aux yeux desquels le Parti Socialiste doit constituer un recours”.
“Le journal ne peut vivre des seuls abonnements, il faut également rechercher la publicité et s’assurer d’une manière certaine le concours de la Trésorerie Fédérale pour pallier un déficit éventuel”.
“Durant l’année 1962, la politique générale du Gouvernement DE GAULLE-DEBRE puis DE GAULLE-POMPIDOU a été combattue par le Parti Socialiste notamment sur le plan économique et social… Notre opposition s’est également manifestée à l’occasion de la création d’une force de frappe dont nous avons su mettre en lumière tous les inconvénients…
“Notre Conseil National du 24 mars s’est prononcé pour l’acceptation des accords d’Evian qui aboutissaient au cessez-le-feu en Algérie et à la définition de la coexistence des deux communautés… Depuis il s’est avéré que le Pouvoir concevait les accords d’Evian comme un dégagement quelque peu honteux sur le plan humain, laissant à l’Intendance le soin de régler – dans l’improvisation – les problèmes les plus poignants…
“La révision constitutionnelle proposée par le Président de la République traduisait une indiscutable violation de la Constitution… Notre Fédération a engagé une action très vigoureuse et organisé de nombreuses réunions dans différents points du Département…”
La même année, aux élections législatives de 1962, regroupés au sein du Front Démocratique, pratiquant pour la première fois des désistements réciproques avec le parti communiste, les socialistes ne peuvent éviter une majorité absolue en faveur du gouvernement POMPIDOU. Les socialistes girondins, eux, ajoutent alors à la quatrième circonscription constamment acquise, la circonscription de Mérignac grâce à R. BRETTES.
une autre gauche ?
En dehors de la S.F.I.O. François MITTERRAND refuse le “coup d’État permanent” et crée la Convention des Institutions Républicaines en juin 1964. En Gironde, les “conventionnels” sont représentés par le Docteur René BACH, puis par Jacques MAUGEIN, Georges LAYERE, Marcel JOIN. Pierre MENDES FRANCE s’oppose également au nouveau pouvoir. Des minoritaires de la S.F.I.O. fondent le Parti Socialiste Autonome) qui deviendra le P.S.U (Daniel MAYER, A. SAVARY, E. DEPREUX et en Gironde, Marcel BLANC). La CFTC se scinde et la CFDT apparaît. De nombreux clubs politiques de gauche suscitent de nouvelles idées. Le parti communiste se refuse lui toujours à se démarquer du stalinisme et procède à de nombreuses exclusions.
Les socialistes sont, à l’évidence, à la recherche d’un nouveau positionnement politique. L’élection présidentielle de 1965 – la première au suffrage universel – impose d’ailleurs de nouvelles règles du jeu et consacre le nouvel équilibre des pouvoirs entre la Présidence de la République et le Parlement. Quel candidat choisir ? Dés 1963, l’hebdomadaire « l’Express » a dressé le portrait du futur challenger du Général de GAULLE. Ce “Monsieur X” doit en fait permettre de lancer la candidature de Gaston DEFFERRE. En dépit de l’avis contraire de G. MOLLET, le congrès fédéral approuve à l’unanimité la candidature du maire de Marseille qui, accueilli par son ami René CASSAGNE, débutera sa campagne en Gironde. Refusé tant par les communistes que par les centristes, G. DEFERRE doit renoncer. Les instances nationales hésitent alors entre F. MITTERRAND, dirigeant de la Convention des Institutions Républicaines, Maurice FAURE, voire Antoine PINAY qui a la faveur de Guy MOLLET. La Fédération se prononce à l’unanimité pour la candidature de F. MITTERRAND. Avec 32%, François MITTERRAND met DE GAULLE en ballottage. À la veille du second tour, un appel en faveur du candidat unique de la gauche réunit non seulement les parlementaires socialistes, mais également les centristes A. ACHILLE-FOULD, R. BARRIERE, F. CAZENAVE, députés, R. BRUN, président du Conseil Général, M. MONICHON, M. PAUZET et G. PORTMANN, sénateurs, Jean LECANUET leur candidat du premier tour ayant appelé à ne pas voter pour DE GAULLE au second.
Aux élections législatives de mars 1967, les forces de gauche non-communistes poursuivent leur regroupement sous l’étiquette de la F.G.D.S. mise en place lors de l’élection présidentielle. À la surprise générale, la majorité du gouvernement POMPIDOU ne tient plus qu’à quelques sièges. La Fédération de la Gauche Démocratique et Socialiste est dirigée par trois représentants de chacune de ses composantes. Après des arbitrages nationaux, TREUILLE est préféré à R.G. JULIEN dans la première circonscription et Philippe MADRELLE s’efface au profit de J. MAUGEIN dans la 10e circonscription. Trois nouvelles circonscriptions sont conquises par la F.G.D.S. : le BLAYAIS avec J. MAUGEIN, candidat de la Convention des institutions républicaines, le Sud Gironde avec Pierre LAGORCE, Talence-Villenave-Bègles avec Henri DESCHAMPS. La même année, René CASSAGNE, secrétaire fédéral, doit toutefois faire face à de nombreuses difficultés internes, notamment à Villenave-d’Ornon où après un affrontement entre le maire et le secrétaire de section, la section est dissoute et la mairie est perdue. Alors qu’un projet de fusion est en préparation, les tensions sont aussi fortes entre la S.F.I.O. et la Convention des Institutions Républicaines de F. MITTERRAND.
mai 68, une rupture culturelle
Un an plus tard, la S.F.I.O. comme toutes les formations politiques est surprise par la tourmente de Mai 68. A Bordeaux comme à Paris, des milliers d’étudiants et de grévistes défilent dans les rues, toute activité est suspendue, les usines mais aussi le Grand Théâtre sont occupés, des barricades sont construites, une banderole révolutionnaire est tendue au-dessus de la grande porte du Palais Rohan. Après avoir spéculé sur le départ du Général DE GAULLE, les socialistes subissent un échec douloureux aux législatives de juin. En Gironde, la F.G.D.S. progresse en voix, mais elle perd les circonscriptions de J. MAUGEIN et de H. DESCHAMPS. Aux élections présidentielles de juin 1969 qui verra la victoire de Georges POMPIDOU, la gauche se divise. Le tandem DEFERRE-MENDES FRANCE chute à 5,01 % (6,69 % en Gironde). Il est devancé par le communiste Jacques DUCLOS qui culmine à 21,27 %, talonné par le représentant du P.S.U., Michel ROCARD (3,61 %) et distance à peine Alain KRIVINE et l’extrême gauche. La S.F.I.O. est à l’agonie. La société a bougé. Les socialistes comme toute la classe politique n’ont pas perçu l’évolution des mœurs qui lentement depuis la guerre a modifié les comportements et qui désormais, dans une société de plein emploi, prend le pas sur les questions institutionnelles du début des années 60. L’ère des contraintes semble révolue, celle du désir de liberté et de maîtrise de sa vie s’impose. Elle s’exprimera également dans le mouvement féministe en faveur de l’avortement et plus généralement de la libération du corps.
L’UNION DE LA GAUCHE, UN PRESIDENT SOCIALISTE
Epinay, le congrès du renouveau
Comme il a si souvent su le faire, le mouvement socialiste se ressaisit. Dès juillet 1969, au congrès d’Issy-les-Moulineaux, la S.F.I.O. fusionne avec les clubs animés par Alain SAVARY et ceux de Jean POPEREN et adopte le nom de Parti Socialiste. Après vingt ans de direction, Guy MOLLET cède sa place à Alain SAVARY. Deux ans plus tard, en juin 1971, au congrès d’EPINAY, soutenu par G. DEFFERRE, Pierre MAUROY et le CERES de J.P. CHEVENEMENT, F. MITTERRAND l’emporte sur la coalition SAVARY, MOLLET, POPEREN et devient Premier Secrétaire. Le P.S. a pour ambition de “changer la vie” et pour stratégie l’union de la gauche autour d’un programme commun de gouvernement. La naissance du nouveau parti socialiste ne va pas sans heurt entre ses différentes composantes. En Gironde comme dans le reste de la France, la “vieille garde” S.F.I.O., organisée autour des fiefs électoraux de CASSAGNE ou de BRETTES, se sent désorientée par un mouvement qu’elle ne contrôle pas et qui va jusqu’à effacer son emblème des “trois flèches” par “le poing et la rose”. La cohabitation avec les “conventionnels” de F. MITTERRAND, jugés “doctrinaires” ou avec les militants du CERES, au verbe révolutionnaire, ne va pas sans heurt.
Lors du congrès fédéral du 5 juin 1971 à Floirac, la motion DEFFERRE-MAUROY est défendue par René BONNAC, André TREUILLE, Odette GAILLARDET (281 mandats), celle de SAVARY-MOLLET par Yvan BRIC, Premier Secrétaire, André LE FLOCH, Henri DESCHAMPS, Max POUMEYROL et Claude JAUMOUILLIE (512 mandats), celle de MERMAZ-PONTILLON-LABARRERE par J. MAUGEIN, G. LAYERE et Marcel JOIN (424), celle de Jean POPEREN par Christine MORA, Henri FERGEAU et Maurice BELLEAUD (196) et celle du CERES par Jean BRIAT, maire de Bouliac (144). Une motion “OFFREDO” est également représentée par Roger LACAZE, adjoint au maire de Talence. Lors du vote, le fait déterminant est constitué par le soutien d’ex-S.F.I.O à la motion DEFFERRE-MAUROY (M. SAINTE MARIE, P. LALUMIERE). Lors du vote final, F. MITTERRAND est majoritaire avec 859 mandats contre 708 à A. SAVARY et 2 abstentions. Lors du Congrès suivant à Cenon, le 26 juin 1971, Yvan BRIC, premier secrétaire depuis 1966, opposé à toute alliance avec le parti communiste, distant également du nouveau Premier Secrétaire national, est remplacé par Michel SAINTE MARIE, seul candidat, proche de Pierre MAUROY. Les amis de ce dernier bénéficient en Gironde d’un fort réseau constitué autour de la Fédération Léo Lagrange et de la puissante section de MERIGNAC. Attachée à Guy MOLLET depuis la Libération, la Gironde accepte désormais F. MITTERRAND avec toutefois une forte coloration mauroyiste.
En septembre 1970, un épisode électoral avait attiré l’attention de la presse sur Bordeaux et montré la faiblesse de l’appareil socialiste. Il est provoqué par le décès de Jacques CHABRAT, suppléant de Jacques CHABAN-DELMAS, député depuis que la nomination de ce dernier comme Premier Ministre. L’élection partielle du 20 septembre 1970 apparaît pour certains comme l’occasion de s’affirmer sur la scène nationale. Alain SAVARY, alors responsable du nouveau parti socialiste, semble avoir été parmi ceux-là pendant quelques jours. En fait, l’animation est surtout créée par Jean Jacques SERVAN SCHREIBER qui veut en découdre avec le Premier Ministre. Député de Nancy, il feint de rechercher une candidature contre le Maire de Bordeaux. Refusant de parrainer Gabriel TAIX, candidat de la Convention des Institutions Républicaines en 1967 et 1968, il propose à un autre conventionnel, Jacques MAUGEIN d’être le candidat de la gauche, puis devant son refus, il sollicite Robert BADINTER qui accepte avec l’aval de F. MITTERRAND. Arrivé à Bordeaux, Robert BADINTER participe à une conférence de presse où l’homme qui l’avait fait venir finit par annoncer… sa propre candidature. Au-delà de l’anecdote, cette élection partielle montrera l’implantation considérable de CHABAN, réélu dès le premier tour avec 63,55 % des voix. Elle révèle aussi la fragilité du vote socialiste. Malgré une campagne agressive tant contre le Maire que contre son challenger, en dépit de la venue de François MITTERRAND, G. TAIX et son suppléant Jacques MAUGEIN perdent 14 points par rapport à l’élection de 1967 et 10 points par rapport à celle de 1968.
Le 27 juin 1972, un programme commun de gouvernement est signé entre socialistes, communistes et radicaux de gauche. Quelques socialistes n’acceptent pas cet accord et rejoignent le Parti social-démocrate : Victor MAZARS, Maire de Villenave-d’ornon, Odette GAILLARDET, syndicaliste F.O. et adjointe du Maire de Talence. Globalement, le programme commun provoque un mouvement d’adhésion. La pratique politique girondine va dès lors changer. Avant Epinay, les alliances électorales étaient parfois “rose-blanche” selon l’expression d’Yvan BRIC. Jusqu’en 1976, les socialistes ont participé à l’exécutif départemental et votaient parfois son budget au nom de “majorité de gestion”. F. MITTERRAND va imposer, sous peine d’exclusion, une attitude beaucoup plus stricte d’alliance à gauche, y compris localement.
Dès mars 1973, les élections législatives donnent plus de 48 % à la gauche unie, le parti communiste devançant toujours les socialistes qui obtiennent cinq députés. Le 19 mai 1974, lors de l’élection présidentielle, François MITTERRAND, candidat unique de la gauche, dépasse les 49 % en France et les 54 % en Gironde devant GISCARD D’ESTAING, lui-même largement devancé par J. Chaban Delmas au premier tour. La même année, le Parti Socialiste s’élargit lors des Assises du socialisme avec l’adhésion de Michel ROCARD et d’une minorité du P.S.U., de Jacques DELORS et de militants CFDT. En Gironde, les assises régionales se tiennent à Mérignac le 9 octobre, mais ne suscitent ni enthousiasme ni ouverture significative. Le désormais courant ROCARD sera représenté par Pierre BRANA, bientôt maire d’Eysines et Pierre BERNARD de Libourne. Lors du Congrès suivant le 25 janvier 1975 à Lormont, sur 2970 mandats, la motion MITTERRAND obtient 72,9 %, celle du CERES, 24,3 %, celle de Guy MOLLET, 1,9 % et celle anticommuniste d’Arthur NOTEBART, 0,3 %. L’amendement présenté par Gilles MARTINET, au nom des amis de Michel ROCARD, a rassemblé 28,58% soit treize points de plus qu’au plan national. Le CERES, représenté par K. HAYE, Daniel TRAN, F. JOLY, est exclu du Secrétariat Fédéral et le mouvement de la jeunesse socialiste qu’il contrôlait est dissous.
Le département et la C.U.B à gauche, 1976-1977
Ces années sont celles de deux grands succès locaux. Le premier survient aux élections cantonales des 7 et 14 mars 1976. Après une première conquête de six sièges en 1973, la gauche détenait vingt-quatre sièges contre trente-trois à la droite. À l’issue de l’élection, avec 38,40%, elle devient majoritaire dans trente et un cantons : 25 socialistes, 2 communistes, 2 MRG et 2 divers gauche. Dans le groupe, Marc BŒUF qui ne maintiendra pas sa candidature et Pierre LAGORCE sont candidats à la présidence ainsi que Philippe MADRELLE. Après vingt-quatre ans d’élections cantonales perdues par les socialistes, Philippe MADRELLE est élu président du Conseil Général. Sous sa présidence, le Département représentera un point d’appui essentiel des socialistes et leur permettra d’affirmer leur implantation dans le monde rural, clé de tout scrutin départemental.
L’allocution du nouveau Président, lors de la séance qui suit son élection, très différente de celle prononcée par F. AUDEGUIL deux décennies plus tôt, fixe la nouvelle orientation politique :
“Nos agriculteurs connaissent à l’heure actuelle une situation particulièrement précaire : leurs revenus ont diminué de près de 20% en deux ans, la crise de la viticulture sévit dangereusement, le désespoir, l’accumulation d’injustices, l’absence d’une authentique politique viticole expliquent des actes de violence toujours regrettables.
Il faut également regretter que la loi Haby, la réforme Soisson n’aient qu’un but : mettre l’homme au service de la profession. C’est une attitude du gouvernement actuel qui sacrifie l’éducation de l’homme à la rentabilité capitaliste…
J’ajoute que je suis de ceux qui pensent qu’une véritable décentralisation s’impose et que le Président de l’assemblée départementale doit assumer le pouvoir exécutif à l’instar du maire dans sa commune. Cela suppose bien évidemment une modification législative” (Séance du 17 mars 1996).
Prenant acte de la défaite de son camp, J. CHABAN DELMAS s’empresse de relativiser la portée de l’élection :
« Je persiste à penser qu’une fois tombée la fièvre électorale, les notions de majorité et d’opposition doivent être dénoncées afin d’obtenir la meilleure gestion administrative dans l’intérêt de tous»
Dès les élections municipales suivantes en mars 1977, plus de la moitié des communes de plus de 2 500 habitants seront administrées par un socialiste. A ces élections, la gauche devient également majoritaire en milieu urbain. Malgré une forte division entre socialistes et communistes, la gauche l’emporte dans 19 municipalités de la Communauté urbaine sur 27. Les commentaires sur les socialistes lors de cet épisode sont le plus souvent péjoratifs. En fait, il conviendrait d’abord de rappeler que subissant sa première défaite locale, J. CHABAN-DELMAS se cramponne à son siège de Président. Écartant le fait que 52,88 % des électeurs de la Communauté urbaine se soient prononcés en faveur de la gauche, le Maire de Bordeaux refuse en effet de voir les sièges se répartirent entre les communes à la représentation proportionnelle des suffrages obtenus. Profitant du soutien de Jean FOYER, président de la commission des lois et de ses amitiés nationales, l’ancien Premier ministre obtient qu’en des temps records, une modification de la loi autorise la ville-centre à quitter la communauté urbaine. Les socialistes sont alors placés devant le choix d’une Communauté démembrée ou d’une communauté cogérée. Pierre LALUMIERE, ou encore René BONNAC et Pierre BRANA sont hostiles à tout accord. Après avoir consulté F. MITTERRAND, Michel SAINTE MARIE, premier secrétaire fédéral, fait admettre par le Bureau Fédéral que les socialistes n’ont aucune raison d’abandonner une présidence qui leur revient, mais n’en ont pas davantage à diriger une collectivité vidée de son sens. À la suite de négociations particulièrement difficiles, les socialistes concluent un accord de gestion : le Président sera socialiste, mais les communes de gauche et de droite seront représentées à égalité. Le parti communiste est toutefois écarté. La désignation du candidat socialise à la présidence permettra à Michel SAINTE MARIE de s’imposer largement à Pierre LALUMIERE. Le Maire de Mérignac deviendra le premier et jusqu’à présent le seul Présidentsocialistede la Communauté Urbaine. Pendant des années, la question communautaire continuera à opposer les tenants d’une confrontation politique entre droite et gauche et ceux d’une coopération entre des communes dont une grande partie des compétences est déléguée.
La préparation de l’élection présidentielle de 1981
Depuis Epinay, le parti socialiste sait qu’il peut accéder au pouvoir. L’approche des échéances provoque de fortes turbulences. En 1977, lors des discussions sur l’actualisation du programme commun, l’union de la gauche se rompt. Le Parti communiste craint trop de faire le jeu des socialistes. En juin, le congrès de Nantes est marqué par le débat sur “les deux cultures de la gauche” alimenté par Michel ROCARD. L’année suivante, l’échec aux élections législatives entraîne une profonde désillusion même si dans les dix circonscriptions de la Gironde, cinq socialistes et un MRG se sont imposés. En avril 1979, au congrès de Metz, les débats se poursuivent à propos du projet socialiste et de celui qui le défendra lors de l’élection présidentielle. À deux ans de cette échéance, l’enjeu est donc capital. Une véritable chasse aux voix est organisée dans les sections. Avec DEFERRE, POPEREN et le CERES, F. MITTERRAND sort vainqueur de l’affrontement qui l’a opposé à Michel ROCARD et à Pierre MAUROY. Au congrès Fédéral du Haillan, le 24 mars, la motion de F. MITTERRAND l’emporte également (45,95 %) devant celles de ROCARD (20,69%), de MAUROY (18,29 %) et du CERES (10,35 %). Après une présence de huit années, du fait de l’interdiction statutaire de cumuler les fonctions de premier fédéral et de parlementaire, Michel SAINTE MARIE avait quitté le secrétariat fédéral trois mois avant le congrès. Le 23 avril, la commission exécutive fédérale désigne un ancien conventionnel, Marc BŒUF.
Il est intéressant de lire ou de relire le “Populaire Girondin” de l’époque. Celui de mars 1979, par exemple, dont le directeur de publication est Michel SAINTE MARIE et le rédacteur en chef Jacques ETOURNEAUD, titre “la victoire des socialistes”. Il s’agit de l’élection d’André LABARRERE à la présidence du Conseil Régional qui marque une seconde défaite locale de CHABAN-DELMAS. Ce succès est aussi la conséquence d’une unité des socialistes puisque pour la première fois, le candidat à la Présidence a fait le plein des voix de son groupe. Le même journal rend compte de la venue de François MITTERRAND qui à Bordeaux ironise sur GISCARD D’ESTAING, d’une réunion tenue avec Jacques ATTALI sur les crises du capitalisme, des déclarations de Pierre MAUROY contre la division de la gauche et en faveur de la jeunesse. Il lance également une souscription pour remplacer le siège de la Fédération qui vient de brûler Cours Clemenceau et qui va bientôt s’installer rue FOY. Le journal contient également… des publicités commerciales en faveur de la “boulangerie Auzarel” ou du “libre-service chaussure “Monique” ! Dans le numéro d’avril 1980, Marc BŒUF, devenu Premier Secrétaire, consacre son éditorial au Projet socialiste que Jean Pierre CHEVENEMENT est venu présenter au Grand Parc, Pierre BRANA rend hommage à Raymond LAVIGNE, un article fait état du centenaire de la fondation du parti ouvrier français, un autre publie la liste aux élections sénatoriales conduite par Philippe MADRELLE qui a obtenu le “plus grand nombre de points” à l’issue d’un vote des militants. En dernière page, encadrée par deux publicités, la fête fédérale de Cenon est annoncée avec Lionel JOSPIN.
La Gauche au pouvoir
Lors de la campagne présidentielle de 1981, des dizaines de milliers de personnes se pressent pour assister au meeting du candidat François MITTERRAND. Le 10 mai 1981, le candidat de la gauche unie est élu. En Gironde, F. Mitterrand obtient 57,7%, soit six points de plus que le score national. Tout un peuple de gauche, tenu à l’écart du pouvoir pendant des décennies, exprime une profonde joie dans les rues.
“Hier soir à Bordeaux, c’était la fête. L’ambiance de kermesse. On n’avait pas prévu les cotillons, par contre le concert de klaxons qui salua “l’avènement du changement” rappelait à s’y méprendre les “chaudes” soirées de la Saint Sylvestre. Aucune artère ne fut épargnée. En tout cas, de mémoire de Bordelais, on n’avait jamais assisté à pareille explosion de joie à l’annonce d’une nouvelle présidence“.
Ce succès est celui de la stratégie d’union et d’un programme résolument progressiste. Il traduit aussi une nouvelle culture qui conçoit la conquête et l’exercice du pouvoir comme la fin de toute action militante. Pierre MAUROY est chargé de constituer un gouvernement d’union de la gauche. Lionel JOSPIN devient Premier Secrétaire dès l’investiture de F. MITTERRAND au congrès de Créteil le 24 janvier 1981. Lors des élections législatives, les socialistes girondins triomphent avec 47 % des suffrages et huit députés. Dirigée depuis décembre 1980 par le maire du Bouscat, Pierre LALUMIERE – Marc BŒUF étant devenu sénateur – puis quelques mois plus tard par Alain PONS, la Fédération dépasse alors les 4 000 militants.
En quelques semaines, la France change. La Justice militaire, toujours en vigueur, depuis les condamnations scandaleuses de DREYFUS, est enfin supprimée, la peine de mort, exception française, est abolie, le temps de loisir est élargi grâce à la réduction de la durée du travail à 39 heures et à de nouvelles améliorations des congés payés, le pouvoir d’achat est augmenté… Des réformes de fond interviennent : nationalisation du crédit et des grands groupes industriels, concertation dans les entreprises, libéralisation des médias qui permettra l’explosion des radios libres, décentralisation du pouvoir au profit des communes, des départements et des régions… Les socialistes girondins s’installent alors dans des collectivités locales aux pouvoirs accrus. En 1981, Philippe MADRELLE succède à André LABARRERE, à la Présidence d’un Conseil Régional dont les membres étaient alors élus par un collège électoral de parlementaires, de maires et de conseillers généraux. Toutefois, lors des élections municipales de 1983, les socialistes perdent Le Bouscat, Talence et Pessac.
La roue électorale tourne de nouveau jusqu’à imposer la cohabitation. La politique économique du gouvernement donne désormais priorité à la lutte d’une inflation dont la réalité ancienne avait été sous-estimée deux ans plus tôt. La querelle scolaire rebondit une nouvelle fois et ne se résoudra que par le retrait du projet de loi sur l’enseignement privé, suivi de la nomination de Laurent FABIUS comme Premier ministre en juillet 1984. Le parti communiste refuse de participer à ce nouveau gouvernement.
les années moroses
Parsemées d’échecs électoraux et de conflits internes, les années 1985-1986 constituent une période morose pour les socialistes girondins. En 1985, à la suite d’élections locales difficiles, Philippe MADRELLE perd la présidence du Conseil Général. Considérant ne plus disposer de la légitimité nécessaire, il démissionne également de celle du Conseil Régional. Devant les difficultés financières de la Fédération, Marc BŒUF, redevenu Premier Secrétaire, menace publiquement de démissionner afin d’en appeler à la solidarité des élus. La préparation des élections législatives et régionales de 1986 provoquera une crise comme en connaissent périodiquement les socialistes girondins. Les huit députés sortants ne peuvent en effet prétendre être tous réélus. Le courant A, « mitterrandiste » et majoritaire, se déchire : Catherine LALUMIERE, Gilbert MITTERRAND et Michel SAINTE MARIE imposent leur liste à Philippe et Bernard MADRELLE. Le courant rocardien défend la place de Pierre BRANA et le CERES, celle de Kléber HAYE. En définitive, la liste de Catherine LALUMIERE qui a bénéficié de son aura ministérielle et du soutien national, obtiendra 36 %, soit un score supérieur au résultat national et quatre élus : Catherine Lalumière, Michel Sainte Marie, Pierre Garmendia et Gilbert Mitterrand. Malgré une baisse de 12,1% à 7,7%, le parti communiste voit avec Michel Peyret l’un des siens entrer de nouveau, à l’Assemblée nationale après trente ans d’absence. Le Front National fait élire Pierre Sirgue. J. Chaban Delmas, J. Valleix, G. César, A. Achille Fould, R. Cazalet représentent le RPR et l’UDF.
Aux élections régionales du même jour, la liste de Philippe MADRELLE avec 35% ne parvient pas à devancer celle de J. CHABAN-DELMAS. Pour gouverner la région, ce dernier élargira sa majorité en confiant une vice-présidence à un élu du Front National.
En novembre 1985, lors du congrès de Toulouse, Marc BŒUF avait laissé sa place de Premier Secrétaire Fédéral à Marcel JOIN, tout à la fois ancien suppléant de C. LALUMIERE et proche de Philippe MADRELLE. Après les élections, en avril, Claude BARANDE prendra, à son tour, la tête de la Fédération pendant une année.
Mitterrand, de nouveau Président
Après deux ans de cohabitation avec J. CHIRAC, François MITTERRAND est réélu Président de la République. En Gironde, il obtient près de 38,8 % des voix au premier tour et 56,96 % au second tour, soit trois points de plus que le score national. Dans la foulée, les Girondins retrouvent huit députés et reprennent le Conseil Général. En 1989, Gilbert MITTERRAND, premier secrétaire depuis mars 1987, conquiert la ville de Libourne. D’autres villes importantes deviennent socialistes : Pessac (Alain ROUSSET), Blaye (Bernard MADRELLE), Martignas (Danielle M’BOMO), La Réole (Bernard CASTAGNET), Le Teich (François DELUGA). La C.U.B. reste toutefois à droite.
En juillet 1992, Serge LAMAISON, nouveau Premier Secrétaire, accueille à Bordeaux un congrès national extraordinaire consacré à la modernisation du parti et son nouveau dirigeant Laurent FABIUS. Le congrès est marqué par l’annonce de la prochaine inculpation de l’ancien trésorier national, Henri EMMANUELLI qui reçoit le soutien de l’ensemble du parti.
Dès le lendemain de l’élection présidentielle, Michel ROCARD a été nommé premier Ministre. Édith CRESSON le remplace en mai 1991mais elle ne résiste pas aux médiocres résultats des élections régionales de mars 1992. Pierre BEREGOVOY doit alors préparer des échéances législatives qui s’annoncent redoutables. Pendant toute cette période, les réformes se sont pourtant succédé, notamment l’instauration d’un revenu minimum d’insertion, mais la priorité a désormais été donnée à “la politique de rigueur”.
DE LA DEFAITE A LA RECONQUETE
les socialistes sanctionnés
Le monde a de nouveau changé. En 1989, le rêve communiste s’est définitivement écroulé en même temps que le mur de Berlin. Les jeunes semblent désormais avoir renoncé à « changer la vie» pour des préoccupations plus immédiates et matérielles. Obsédés parla lutte contre l’inflation qu’ils vont réussir à maîtriser, les socialistes se heurtent à la forte montée du chômage. Alors qu’ils furent les premiers à tenter de moraliser la vie politique en réglementant le financement des partis politiques, ils sont aussi victimes du climat des “affaires”. Arrivée au pouvoir en voulant moraliser la politique, la gauche a déçu. En 1990, le Congrès de RENNES a également donné l’image d’un parti plus préoccupé par les jeux d’influence que par l’intérêt général.
En Gironde, lors du congrès fédéral de Lormont en mars 1990, les débats ont été rudes. La motion de FABIUS est arrivée en tête avec 39,20%, devant celles de MAUROY-JOSPIN-MERMAZ (24,01%), de ROCARD (21,34%), POPEREN (6,95%), CHEVENEMENT (4,85%), MELANCHON (1,54%).
La sanction nationale est devenue inéluctable. Le changement de Premier Ministre, Pierre BEREGOVOY succédant à Édith CRESSON ne permettra pas de l’éviter. Elle se manifeste dès les élections régionales de 1992. Percevant la nécessité d’un renouvellement, la Fédération décide de désigner une tête de liste ne disposant d’aucun mandat électif, Alain ANZIANI. Au moment d’entrer en campagne, effrayé de sa propre audace, le Parti tentera de faire marche arrière en sollicitant Marc BŒUF qui, après quelques jours de campagne, renoncera devant l’incompréhension exprimée par les militants. Dans un climat national dépressif, les résultats nationaux et locaux sont médiocres. Le même jour, les socialistes parviennent toutefois à conserver d’un siège la majorité au Conseil Général.
Un an plus tard, les élections législatives de 1993 provoquent une terrible secousse qui conduira les observateurs à annoncer le déclin du socialisme. Le suicide de Pierre BEREGOVOY, Premier ministre sortant, ajoutera à l’échec un sentiment de profonde injustice. En Gironde, les socialistes, réduits à 23,68 %, ne comptent plus que deux députés socialistes, Pierre GARMENDIA, sur la rive droite et Pierre DUCOUT dans la circonscription de Pessac-Cestas. La campagne électorale a également été marquée par un nouvel épisode bordelais. Depuis les ambitions talençaises de Catherine LALUMIERE, François Xavier BORDEAUX est devenu le chef de file des socialistes bordelais. Il mène d’ailleurs une rude bataille municipale, notamment à l’occasion de l’affaire du financement du club de football des Girondins. Pourtant, il ne se porte pas candidat aux élections législatives contre J. CHABAN-DELMAS. Malgré de vives contestations lors du Conseil Fédéral, en dépit de la candidature dissidente de Daniel JAULT, les socialistes soutiennent un candidat radical de gauche. Laminés au premier tour (4,62 %), les socialistes et leurs alliés assistent impuissants à un duel au second tour entre le Maire de Bordeaux et le Front national. La nécessité de reconstruire le socialisme bordelais est alors de nouveau posée.
Dés le soir du second tour des législatives, Serge LAMAISON quitte le Secrétariat Fédéral. Alain ANZIANI est élu par le Conseil Fédéral du 5 avril 1993. A l’automne, alors que les épreuves électorales semblaient terminées, les socialistes connaissent un revers politique inattendu : ils deviennent minoritaires au Conseil Général. À la suite de la disparition de Marc BŒUF, Joëlle DUSSEAU, suivante de liste, lui a effet succédé automatiquement au SENAT. Obligée de choisir entre son mandat de conseillère générale et de conseillère régionale, elle préfère conserver ce dernier plutôt que de conserver un mandat de conseiller général menacé. Elle provoque ainsi une élection partielle et la perte du siège et de la majorité départementale… Beaucoup prédisent alors que les socialistes girondins, affaiblis tant nationalement que localement, ne seront pas capables d’affronter la concurrence à gauche des Verts, force montante, et à droite d’Alain JUPPE, premier Ministre.
Pendant de nombreux mois, la tourmente nationale ne va plus cesser. En quelques mois, les premiers Secrétaires se succèdent. Laurent FABIUS qui avait remplacé Pierre MAUROY est contraint de se retirer après les élections législatives. Michel ROCARD est élu Président du Parti socialiste. Jean-Pierre CHEVENEMENT et ses amis de « Socialisme et République » fondent le M.D.C. À un an des élections présidentielles, le scrutin de juin 1994 marque un nouvel échec. La liste de Michel ROCARD réalise un score inférieur à 15%. Une partie de l’électorat socialiste a préféré Bernard TAPIE qui tente d’apparaître comme l’homme providentiel d’une gauche moderne. Sa liste radicale de gauche est ralliée par la Girondine Catherine LALUMIERE, injustement évincée du Conseil de l’Europe, mais qui de ce fait se placera désormais en dehors du Parti Socialiste. Après le scrutin européen, Michel ROCARD cède sa place à Henri EMMANUELLI.
Au congrès qui se tient symboliquement dans les houillères du Nord de LIEVIN, en novembre 1994, le nouveau Premier Secrétaire propose de s’opposer sans concession au libéralisme dominant. Les socialistes saluent également pour la dernière fois F. MITTERRAND qui vient s’adresser aux congressistes dans la salle de la mairie et leur dire que, contrairement à toutes les prévisions, ils ne tarderont pas à redevenir majoritaires. Le congrèsest d’ailleurs dominé par l’élection présidentielle de 1995 et par l’attente d’une candidature de Jacques DELORS. Lorsque le Président de la Commission européenne renonce à se présenter, chacun craint de nouveaux affrontements internes. En réalité, en recourant à l’arbitrage des militants, le Parti Socialiste va sortir renforcé de cette “primaire”, grande nouveauté en France. L’Aquitain Henri EMMANUELLI est soutenu par une majorité de Girondins dans un scrutin que Lionel JOSPIN emporte aisément. Après une campagne convaincante au cours de laquelle huit mille personnes l’accueillent à Bordeaux, Lionel JOSPIN réalise un score remarquable lors de l’élection présidentielle de 1995. Il obtient plus de 47% dans l’ensemble du pays et dépasse les 51% en Gironde. Après avoir affiché ses réserves sur l’art de gouverner du second septennat, marginalisé au congrès de Liévin, décidé à ne pas tout sacrifier à la politique, Lionel JOSPIN redevient ainsi le premier des socialistes.
un parti qui se rénove
Pendant la tourmente nationale, les socialistes girondins se consacrent avec patience à leur propre rénovation. Peu médiatique, ce véritable chantier mobilise pourtant fortement les militants. Lors des États Généraux de Lyon, en juillet 1993, au cours de débats particulièrement animés, les militants girondins comme ceux de toute la France demandent la fin de “la guerre des courants”, “le retour à la base” mais aussi que l’on ne change ni le nom ni l’emblème du “poing et la rose”. Les assises de la transformation sociale, Galerie Tatry à l’initiative du parti socialiste, ou les “rencontres citoyennes” proposées par le Parti Communiste rassemblent toutes les composantes politiques, syndicales et associatives de la Gauche. La réflexion des socialistes s’élabore également lors de conventions sur la mondialisation (mars 1996), les acteurs de la démocratie (juin 1996) et les propositions économiques et sociales (décembre 1996)… Un comité de vigilance est également mis en place avec les autres forces de gauche afin de se prémunir contre l’idéologie du Front National. Enfin, les socialistes retrouveront le chemin de la rue oublié depuis les années de pouvoir. En janvier 1994, par exemple, la Fédération affrétera des trains pour que six mille Girondins puissent manifester à Paris en faveur de l’école laïque. Lors des grandes grèves de décembre 1995 contre le plan JUPPE, au sein de cortèges rassemblant 20 000 personnes, les socialistes seront accueillis par des “enfin, vous voilà”.
La Fédération modernise également son fonctionnement. Elle quitte la rue Foy et s’établit rue du Jardin Public. Elle adopte des règles financières précises et vote chaque année un budget rendu public. Elle se donne aussi des statuts mettant par exemple en place des délégués de circonscription afin d’assurer une meilleure coordination entre les sections et la Fédération ou réglant la lancinante question des cotisations des élus. Elle se dote également d’outils de communication réguliers comme le Populaire Girondin, mensuel vendu en kiosque, ou le “Spécial Responsable”, véritable “journal officiel” de la Fédération.
Depuis 1993, même si toutes les sensibilités défendent leurs propositions lors des différents débats, la “guerre des courants” a cessé. Au congrès fédéral du 2 novembre 1993 à Cenon, la motion A dite “majoritaire” obtient 75,82 % des voix contre 17,80 % aux amis de Jean POPEREN et 6,38 % à ceux de MERMAZ. Alain ANZIANI est réélu Premier Secrétaire Fédéral avec 92,90 % des suffrages. Au congrès de Mérignac, le 5 novembre 1994, la motion d’Henri EMMANUELLI rassemble 94,27% et celle présentée par de jeunes socialistes, 5,72 %. Le premier Secrétaire Fédéral obtient 96,72 %. Seule pendant toute cette période, la Gauche socialiste, aux positions souvent éloignées de la majorité nationale, est exclue du secrétariat fédéral. Rassemblant de jeunes adhérents et pratiquant une activité militante parfois oubliée dans le parti, la Gauche Socialiste sera toutefois associée à tous les grands évènements girondins.
Des décisions conjointes entre élus et Parti sont également obtenues sur des sujets délicats comme celui de la Communauté urbaine avec l’adoption d’une charte socialiste, du refus du Métro V.A.L, symbole d’un Chabanisme vieillissant ou sur les franchissements de la Garonne, enjeu essentiel du début du nouveau siècle. Tout en ne négligeant pas le milieu rural, la Fédération a également rompu l’isolement traditionnel des socialistes bordelais depuis la Guerre. Désormais, grâce à Gilles SAVARY, le parti socialiste existe pendant et en dehors des élections locales. Elle a enfin rétabli des relations constructives avec la Fédération communiste, considérée, malgré les divergences, comme une alliée privilégiée ou a pris en compte l’émergence de la nouvelle force écologiste. Lors des élections cantonales partielles de décembre 1999, et alors que des opinions contraires avaient pu s’exprimer, la Fédération s’est ainsi nettement prononcée pour un désistement en faveur du candidat de gauche le mieux placé à l’issue du premier tour.
le redressement électoral
Parallèlement à ce travail de fond, le redressement électoral se réalise. Aux élections cantonales de mars 1994, Philippe MADRELLE, minoritaire dans son propre Conseil Général depuis la défection de J. DUSSEAU, est donné perdant par beaucoup, tant à l’intérieur du parti que dans la presse. Après une campagne acharnée, le Président du Conseil Général et les socialistes créent la surprise et obtiennent de nouveau la majorité départementale. Les élections municipales de 1995 constituent toutefois une déception dans la Communauté urbaine qui, une nouvelle fois, reste à droite. À Villenave-d’ornon, engluée, dans une tourmente médiatico-financiere ayant abouti à la démission du maire Claude BARANDE, l’unité ne peut se réaliser avec les Verts et le nouveau maire Patrick BOUILLOT ne peut que constater la défaite. À Parempuyre et au Taillan, les successions de pères en fils dans les familles BRIC et POMETAN, perturbées par des dissidences du P.R.G, n’emportent pas l’adhésion de l’électorat. Les victoires de F. CARTRON à Artigues et de la liste de Georges TEYSSIER, vert, soutenu par les socialistes ne suffisent pas. Dans le reste du Département, le bilan est plutôt favorable avec les succès d’Alain RENARD à Saint Savin de Blaye, de Jean PERINGUEY à Noaillan ou de Francis GADOU, allié aux socialistes, à AUDENGE. Le Parti socialiste a également réussi le renouvellement toujours délicat de ses élus municipaux à LORMONT, où Maurice BELLEAUD cède son fauteuil à Jean TOUZEAU ou à CENON qui voit Alain DAVID écarter l’ancien maire René BONNAC.
des femmes députées ou comment renouveler la politique ?
Dans les scrutins de la fin du siècle, le Parti socialiste est confronté à des questions inédites : comment redonner un nouveau souffle à une vie politique dont la crédibilité a été durablement atteinte par “les affaires” mais aussi par l’incapacité à vaincre le chômage ? Comment également communiquer avec l’opinion dans un monde désormais totalement médiatisé ?
Les élections prévues en 1998 sont perçues comme le premier test du renouveau annoncé depuis les Présidentielles. Les socialistes décident de se mettre rapidement en ordre de bataille et d’inspirer une nouvelle image. Dès février 1997, les candidats aux élections législatives, sénatoriales et régionales sont désignés. Encore marqués par l’échec de 1993, les socialistes comprennent que leur succès passe par un parti apaisé et rénové. L’un des signes de renouvellement consiste à reconnaître enfin aux femmes la place qui leur revient. Depuis des années, une règle statutaire prévoit d’assurer une représentation féminine minimale. Elle n’a jamais été véritablement appliquée. A la seule exception de la Grèce, la vie politique française est d’ailleurs la plus misogyne de l’Union européenne. Pire, aucun progrès n’a été accompli depuis la Libération, puisqu’en 1993, le nombre de femmes députés est inférieur à celui de 1946. L’éligibilité de la femme française demeure ainsi une fiction. Lionel JOSPIN, Premier Secrétaire, impose alors une vraie volonté politique : réserver un tiers des circonscriptions, notamment des circonscriptions gagnables à des candidates.
Comme toutes les Fédérations, celle de Gironde se livre à un exercice plus difficile que prévu. Sur onze circonscriptions, trois candidates, ce qui est un minimum, doivent être désignées. Le principe en a été acté à la quasi-unanimité lors de la convention nationale sur la démocratie. Au moment des investitures, la parité se révèle soudain comme une excellente idée… surtout chez les autres. Malgré le scepticisme et des affrontements internes qui transcendent la logique habituelle des courants, l’objectif est maintenu par une majorité massive du Conseil Fédéral. Consultés pour avis, circonscription par circonscription, les militants votent pour une candidature féminine à Bordeaux. Ils demandent aussi qu’une femme soit candidate sur la Rive droite si Pierre GARMENDIA, député sortant, ne se représente pas. À la quasi-unanimité, le Conseil Fédéral réservera ces circonscriptions. Il y ajoute également celle de Langon/Créon, où une femme a de réelles chances de l’emporter, plutôt que la 2e circonscription de Bordeaux, plus improbable, face à A. JUPPE. À la suite d’une dissolution hasardeuse de l’Assemblée nationale par le Président de la République, la gauche l’emporte lors des élections législatives anticipées de juin 1997. En Gironde, elle totalise 55,54 % et s’impose dans neuf circonscriptions sur onze, dont une au profit d’un candidat Vert malgré les réserves locales .